De Djerablous à Abou-Kemal, de la frontière anatolienne à la frontière irakienne, sur plus de cinq cents kilomètres, l’immense fleuve roule ses flots à travers la Syrie. Qu’on fasse pour lui ce qu’on fit jadis pour le Nil, qu’on l’endigue, qu’on coupe son cours par des barrages, qu’on en déverse les eaux sur les rives et qu’on les fasse courir en d’innombrables canaux sur la plaine ! Ce que nous appelons aujourd’hui le désert et qui, en vérité, est une terre engourdie par la sécheresse, s’éveillera, redeviendra un éden, les arbres fruitiers y prospéreront comme dans les légendaires jardins de Damas et de Saïda. Les céréales seront rivales des plus belles, la qualité du coton supérieure à celle que produit l’Égypte.

Les mêmes eaux fourniront la force et la lumière électriques à toute la Syrie, à tout le Liban, et, si besoin est, aux pays voisins.

Vision utopique ? Rêve ? Non. Certitude. Certitude acquise par tous les ingénieurs, tous les agronomes qui sont allés jusqu’à l’Euphrate, l’ont vu porter vers la mer l’énorme volume de ses eaux[28] et dont les expériences donnèrent des résultats qui passèrent les plus optimistes espoirs.

[28] 518.400.000 mètres cubes par 24 heures en période de crue normale. Un barrage établi en amont de Meskéné et dont la construction ne présenterait aucune difficulté, permettrait la création d’une station hydro-électrique de 50.000 C.V.

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Nous n’avons eu ni une politique de l’Arménien, ni une politique de la chèvre, ni une politique de l’Euphrate, c’est-à-dire de l’arbre fruitier, des céréales, du coton et du mouton…

Elle est très grave cette question du mouton syrien. Elle mérite qu’on s’y arrête.

La tribu bédouine, à la recherche d’herbe pour ses troupeaux, parcourt sans répit d’immenses espaces. Le sol qui n’appartient à personne est-il stérile ? Les bêtes sont poussées sur les terres cultivées par les populations villageoises. Elles y détruisent la récolte. Rixes et batailles sont inévitables. A chaque changement de saison, elles se produisent. Une partie de notre armée est occupée à rétablir l’ordre entre sédentaires et nomades.

Le projet relatif à l’aménagement de l’Euphrate prévoit la création de pâturages où le Bédouin pourra installer ses moutons, abandonner celte vie errante qui, sans doute, a de l’attrait à ses yeux, mais à laquelle il renoncera le jour où il aura compris qu’en se fixant il diminuera sa peine et augmentera son profit puisque, de toute évidence, son troupeau, dont il perd aujourd’hui la moitié sur les pistes du désert, deviendra plus nombreux.

L’Euphrate aura fait un don inappréciable à la Syrie et, de surcroît, il aura supprimé sur une vaste étendue du territoire une cause de trouble.