— Donnez-nous des hommes de cette classe, de cette valeur et qui seront nos conseillers, pour nous enseigner ce que nous ignorons, pour nous aider à nous administrer, à nous gouverner, nous disent les Syriens.

« Mais rapatriez tous ces petits fonctionnaires dont il semble que vous ayez voulu vous débarrasser en nous les imposant. Nous n’aurons aucune peine à les remplacer. Ce dont nous sommes certains, c’est que nous ne trouverons pas plus mal chez nous. Et, du moins, leurs successeurs auront, à nos yeux, trois avantages : ils ne nous témoigneront pas leur mépris, ils parleront notre langue et nous les paierons moins cher. »

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Tels Français, militaires et civils, sont arrivés dans le Levant avec la conception que nous devions nous y appuyer sur le chrétien. A leurs yeux, les autres éléments de la population ne constituaient qu’une masse négligeable, une masse amorphe, que nous pouvions traiter à notre gré, sans nous soucier de son opinion, de ses susceptibilités, de ses aspirations.

C’était une illusion. La dangereuse illusion. Nous savons ce qu’elle nous a coûté.

D’autres, dans ce pays de grande propriété, où, même chez les chrétiens, subsiste le régime féodal, d’autres ont voulu instituer brutalement une sorte de régime démocratique.

Ce fut une erreur encore. La Syrie n’est point mûre, elle ne sera pas mûre avant un siècle peut-être pour la démocratie.

Davantage, l’immense majorité de ses habitants, majorité où se confondent les élites et les masses, aspire à vivre sous un prince qui régnerait à Damas et, sous notre égide, de concert avec nos représentants, assisté de nos conseillers techniques, gouvernerait le pays, exception faite du Liban qui jouirait d’un statut particulier.

Profondément hiérarchisés, très impressionnés par certains titres, certaines dignités, les Syriens seraient flattés de devenir les sujets d’un personnage jouissant du double prestige que confèrent la naissance et la richesse. Ils se soumettraient avec d’autant plus d’enthousiasme à sa loi, à son autorité qu’ils ne ressentiraient plus l’humiliation d’être colonisés par l’étranger.

Aurions-nous licence de souscrire à ce vœu s’il était reconnu qu’en agissant ainsi nous pourrions remplir notre mission, être enfin dédommagés de nos soucis, de nos déboires et remboursés de nos pertes ?