Rien ne s’y oppose. Et, d’ailleurs, l’Angleterre, à qui cette politique n’a pas si mal réussi, l’Angleterre dont le prestige s’accrut alors que la nôtre diminuait, n’a-t-elle pas créé un précédent en installant des rois dans les États, commis à son mandat et dont les Syriens envient le sort ?…

Est-ce parce que nous sommes en République que nous aurions scrupule à créer un royaume dans un pays qui ne nous appartient point, sur lequel nous n’avons reçu qu’une mission temporaire et dont il semble bien que les habitants réclament cette forme de gouvernement ?

Est-ce qu’après avoir rendu les Syriens témoins et victimes de nos discussions intestines nous allons continuer à exporter chez eux, contre leur gré, nos conceptions sociales ? Est-ce que nous allons, parce que c’est un régime qui nous est cher, leur imposer la République et, ainsi que Sarrail en avait le dessein, créer dans leurs principales villes des sections de la Ligue des Droits de l’Homme ?

Ils veulent un prince ? Donnons-leur un prince après avoir, comme il se doit, pris nos précautions et obtenu toutes garanties du personnage sur le front duquel descendra la couronne des rois de Syrie.

Beaucoup sont ou seraient candidats. Je crois savoir que certain duc français lorgne du côté du pays, où ses pères, les Croisés, se couvrirent d’une gloire immortelle et vers lequel l’une de ses parentes cingle, périodiquement, pour mener en sa faveur une active propagande.

Je n’ignore pas qu’à Damas deux notables, dont l’un d’origine algérienne, n’attendent qu’un signe pour se mettre sur les rangs et qu’à Beyrouth le fils d’un très haut dignitaire de l’Islam est leur compétiteur. Et je ne vous ai point celé qu’en son palais somptueux de Gezireh, au bord du Nil, le président du Comité syro-palestinien, l’émir Michel Lotfallah, puisque, une fois encore, il faut l’appeler par son nom et lui donner son titre de pacotille, s’abandonne avec délices au rêve de fonder une dynastie — la dynastie des Lotfallah de Fagallah — et de régner sur un pays qu’il a si grandement contribué, par ses intrigues, par son argent, à mettre à feu et à sang et dont il n’a peut-être pas perdu l’espérance de nous voir chasser par les bandes à sa solde.

Mais le duc français est catholique. Le pseudo-émir cairote est Grec orthodoxe. Les deux éventuels prétendants de Damas et celui de Beyrouth, s’ils sont, comme je n’ai aucune raison d’en douter, bons musulmans, ont-ils trouvé dans leurs berceaux assez de dinars d’or pour espérer tenir honorablement rang de monarques au pays des Mille et une Nuits, au pays où l’autorité sans le faste n’est qu’un leurre, une dérision et n’impressionne personne, ni le grand seigneur, ni le chef religieux, ni le lettré, ni même le bonhomme qui, son outre de peau de mouton ruisselante et gonflée sur les reins, parcourt les rues pour y vendre de l’eau ?

Si vraiment, après examen, nous décidons d’installer un roi à Damas, un roi musulman, bien entendu, choisissons-le doué d’un exceptionnel prestige : qu’il soit riche, très riche, moderne en ses conceptions et, s’il se peut, rompu aux affaires telles qu’on les pratique en Occident afin que, sous son règne, le pays prenne son essor économique.

Le portrait est composite. Il est séduisant. L’original doit pouvoir se découvrir. Peut-être n’est-il que de le chercher.