Par quelles douleurs, par quelles affres les délices que vous attendiez de cette traversée à bord d’un des plus admirables paquebots du monde furent-elles remplacées, justes dieux !

Étendus sur les couchettes de vos cabines, vous gémissiez, vous râliez, vous appeliez la mort à votre secours et, révérence parler, vous vomissiez.

Quant à vous, subtils combinards beyrouthins, vous faisiez également bien triste figure. Et lorsque, entre deux coups de tangage, vous repreniez quelque peu vos sens, c’était pour déplorer — avec quelle amertume ! — d’avoir, peut-être pour la première fois de votre vie, déboursé de l’argent sans profit.

La mer avait saccagé rudement vos espoirs.

Elle ne cessa de vous tourmenter qu’en rade d’Alexandrie où, pour vous narguer, elle se fit soudain calme et douce comme un beau lac.

Mais il était trop tard. Vous aviez perdu votre chance puisque, sur les trois jours qui devaient s’écouler avant son arrivée à Beyrouth, le Sphinx faisait escale quarante-huit heures à Alexandrie pour permettre à M. Henry de Jouvenel de se rendre au Caire où, soit dit sans vouloir vous offenser, il aurait d’autres chiens que vous à peigner.

Et quels chiens !…

III
Une leçon de Politique orientale

Pour saluer M. Henry de Jouvenel, M. Gaillard, ministre de France au Caire, est monté ce soir à bord du Sphinx. Il était suivi, ainsi l’exige le protocole, d’un cawas vêtu d’une jolie veste de drap fin bleu de roi brodé d’argent, d’un pantalon bouffant et coiffé d’un tarbouche écarlate. Une longue canne-fouet, un sabre recourbé, des poignards damasquinés, des pistolets albanais complétaient l’équipage de ce garde du corps.

Le ministre, qui faisait une entrée si impressionnante, encore que, peut-être, un tantinet fête de Neuilly, a une bonne tête. Une bonne tête de brave homme, de gros yeux ingénus, de courtes jambes, un ventre de commerçant détaillant sexagénaire (mercier ou herboriste) dont les affaires ont assez bien marché pour qu’il songe se retirer. Il a aussi une élocution défectueuse.