Des quatre conditions requises, il remplissait entièrement, magnifiquement, les trois dernières. Il jouissait de revenus fabuleux. Son intelligence était médiocre et son ambition démesurée.
A vrai dire, il manquait un peu de prestige. Encore qu’en Orient on ne soit pas très exigeant quant à l’origine des fortunes, la façon dont les Lotfallah avaient acquis la leur gênait même les moins délicats. Au surplus, un temps bien court s’était écoulé depuis le moment qu’ils s’étaient évadés de la misère.
Au demeurant, voici l’histoire de cette famille telle qu’elle me fut contée par de très vieux Syriens. C’est une histoire des Mille et Une Nuits, une histoire colorée, pittoresque et parfaitement édifiante.
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Vers 1860, trois jeunes Grecs orthodoxes, Samaan, Habib et Tannous Lotfallah, arrivaient à Beyrouth, venant d’Akkar, et, dénués de tout, trouvaient asile dans un misérable taudis, sur le toit de l’église caucase-syrienne-arménienne.
Peu après, Samaan ayant « fait un malheur » comme on dit dans notre Midi, dut prendre le large. Il gagna Khartoum à pied. Tannous disparut de façon assez mystérieuse et Habib s’empressa prudemment de rejoindre son aîné…
Quelques années plus tard, Samaan mourait. Il laissait un petit pécule à Habib. Celui-ci se rendit au Caire, s’installa dans le quartier Fagallah et y ouvrit un office de prêteur à la petite semaine. Le métier est lucratif, chacun sait cela. Habib prospéra. C’était au temps que le Khédive Ismaïl Pacha distribuait à qui pouvait effectuer un dépôt d’argent, même faible, de grandes étendues cultivables dans le Delta et, à proximité des villes, d’immenses lots incultes, mais propres à la construction. Habib put ainsi acquérir de la terre. Puis, continuant d’appliquer les méthodes d’usure qui lui avaient si bien réussi à Fagallah, il devint progressivement banquier des moyens, puis des gros propriétaires qu’il exécutait impitoyablement lorsqu’ils ne remplissaient point leurs engagements et dont, en sous-main, il rachetait les terres afin d’arrondir les siennes.
En 1887, lorsque fut lancé l’emprunt abyssin, garanti par l’Angleterre, il le couvrit presque totalement. Il fit de même pour l’emprunt turc de 1888, ce qui lui valut le titre de Pacha.
Dès 1895, il était l’homme le plus riche d’Égypte. Plus riche que les Suarez, les Saab, les Cattaüi, plus riche que tous ceux dont, en quelques années, le limon du Nil et le coton avaient fait des millionnaires. A sa mort survenue en 1921, il possédait une fortune évaluée à six millions de livres égyptiennes[2].
[2] La livre égyptienne vaut un shilling de plus que la livre anglaise.