Ce self-made man avait eu le loisir, en dépit de ses multiples activités, d’accorder quelques heures à l’amour. Au temps où il n’était encore que le tout petit, le très humble prêteur de Fagallah, il avait distingué, dans la domesticité d’une riche famille, une veuve, servante ou laveuse, à qui il fit trois fils, trois fils dont il ne se soucia point et que la mère dut élever seule, comme elle put.

Mais les prêtres orthodoxes s’émurent. Ils obligèrent le séducteur à épouser la partenaire de ses ébats.

Cependant Habib Lotfallah faisait déjà figure de personnage. Celle à qui il avait été contraint de donner son nom était d’origine bien plébéienne pour lui, qui, bientôt, serait si riche et Pacha de surcroît ! Aussi, jusqu’au jour où Dieu la rappela à lui, ne reçut-elle jamais l’autorisation de s’asseoir à la table familiale où trônait son mari, entouré de ses trois fils légitimés, Michel, Georges et Habib qui, peu d’années plus tard, allaient devenir émirs, c’est-à-dire princes et accepter — exiger — que chacun leur donne de l’Altesse !

Car les fils d’Habib sont devenus émirs !

Eh oui ! Un jour que le grand chérif Hussein était désargenté, ce qui lui arrivait, il n’eut aucun scrupule à nommer princes ces trois chrétiens disposés à payer très cher un titre qui, au demeurant, ne serait jamais reconnu que par la valetaille, la clientèle des nouveaux promus, les portiers des palaces où ils descendraient et les carrossiers de leurs autos !

Or, c’est, vous l’avez deviné, l’aîné de ces émirs d’usure et d’opérette que le Comité syro-palestinien mit à sa tête.

Voilà donc le Comité pourvu d’un président ami de l’ostentation et prêt à débourser des sommes considérables avec l’espoir de troquer sa couronne princière contre une couronne royale.

A partir de ce moment, les Arabes patriotes sont discrédités aux yeux du monde. Ils ont accepté de se laisser manœuvrer par des intrigants, étrangers à la cause, étrangers même au pays, dont ils seront les porte-parole et qui, par la perfidie, la maladresse de leurs démarches, empêcheront que ce qu’il peut y avoir de juste dans les revendications syro-palestiniennes soit entendu en Europe.

Car il y a de tout dans ce Comité, où musulmans, chrétiens et druses fraternisent : des politiciens, des avocats, des médecins et des journalistes damascènes, des étudiants — dont beaucoup terminèrent leurs études en Europe et même à Paris — des anciens généraux de l’armée turque, des ex-ministres de Fayçal, des agents de propagande panarabe et panislamique. Une espèce de trêve, une manière d’union sacrée règne entre tous ces hommes que divisent la race, la condition, la religion, qui se déchiraient hier, qui se déchireront demain, mais qui, aujourd’hui, ont réalisé le front unique.

S’étant donné un chef aussi pompeux, le Comité allait-il lutter ouvertement contre les deux plus formidables puissances militaires qui subsistent en Europe ? Point. Il agirait sourdement et selon une méthode bien connue qui, depuis longtemps, a fait ses preuves, il s’attaquerait d’abord à celle qui lui paraissait la plus vulnérable.