Encore que l’heure soit très matinale, le soleil est ardent, la chaleur déjà accablante. Aussi les volets sont-ils clos. Il règne dans la pièce une demi-obscurité bien propice aux réciproques confidences.
L’émir se tient sagement sur une chaise, à la droite du Haut-Commissaire. Les délégués font comme une guirlande le long des murs. Mais la place d’honneur, la présidence, si vous voulez, est occupée par le cheik Rachid Roda, de Damas, journaliste célèbre et poète réputé. C’est un homme corpulent, vêtu d’une robe gros vert, coiffé d’un turban blanc et qui, assis sur un divan, derrière une petite table, discourt longtemps en arabe.
Par le truchement d’un de ses amis, druse celui-là et qui parle le français le plus correct, le plus précis, le plus châtié même, nous apprenons que le cheik vient de juger assez sévèrement Gouraud, Weygand et Sarrail, ainsi que leurs collaborateurs. Il leur reproche surtout d’avoir voulu faire de la colonisation sur les territoires commis à notre mandat.
Mais nous apprenons aussi que le cheik et ses compagnons ne nous en veulent pas pour si peu, que leur francophilie est ardente et qu’ils nous offrent, en toute loyauté, de nous aider à mener à bien la tâche à nous confiée par la Société des Nations.
Touché par tant de magnanimité, de bonne volonté, de gentillesse, M. de Jouvenel remercie, déclare qu’il se dirige vers Beyrouth avec un très ardent désir de paix, lorsqu’un jeune homme, au beau visage ambré, aux yeux de flamme et qui, depuis un instant, donne des signes d’exaltation, réclame la parole. Il l’obtient.
— Je vois, dit-il, ce que nous apportons à la France. Je ne vois pas ce qu’elle nous apporte. Je le demande !
Ces mots, ces simples mots sont prononcés d’une voix frémissante, avec une indicible expression de colère contenue et de haine. L’émir prend un visage chagrin. Il tourne ses yeux morts vers l’éphèbe qui, sans doute, vient de révéler les sentiments véritables de la délégation à notre égard et à qui, de toutes parts, on adresse des gestes de la main pour l’inciter à se taire.
Mais lui, dont les lèvres sont agitées de tremblements, répète :
— Je demande ce que la France est venue faire chez nous et ce qu’elle nous apporte.
A son tour, M. Henry de Jouvenel regarde, avec quelque surprise, le jeune obstiné et, comprenant que la séance ne saurait désormais se prolonger sans incident, il décide de la clore aussi vite que possible dans le flou, le vague, l’imprécis…