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Depuis que je suis en Syrie, que j’essaie de m’informer de mon mieux de la situation politique et militaire, que je m’entretiens chaque jour avec de nombreux Syriens de toutes les confessions et quantité de Français appartenant à tous les partis, le nom de Sarrail est revenu sans cesse dans les propos qui m’ont été tenus.
Adversaires et partisans du général m’ont parlé de lui avec passion : ceux-ci, en petit nombre, pour le louer sans mesure ; ceux-là — ils représentent l’immense majorité — pour le rendre responsable de toutes les difficultés que nous avons rencontrées ici.
J’ai écouté les uns et les autres. J’ai confronté les affirmations, vérifié les faits et je dois assez bien situer la question en rapportant deux phrases qui, entre tant d’autres, me frappèrent.
La première fut prononcée par un officier qui est mon ami depuis de longues années. Il aime et admire Sarrail. Il l’a servi avec dévouement en France, en Macédoine, en Syrie. Il lui est resté inébranlablement fidèle pendant les heures de disgrâce.
— Quand j’ai appris, m’a-t-il dit, que le gouvernement envoyait Sarrail ici, j’ai pensé qu’il commettait une faute grave. Parce que je connais ce pays si plein de surprises et de pièges, ce pays où l’élément religieux chrétien, à qui Gouraud et Weygand donnèrent tant de gages, est puissant, actif et jaloux de ses prérogatives, j’ai dit : « Faire venir le Patron en Syrie, c’est vouloir qu’il s’y casse les reins. Il n’a rien pour y réussir. Il a tout pour y échouer. Tout, notamment son passé de libre-penseur. »
Voici la seconde phrase :
— Monsieur, m’a confié un fonctionnaire, je fus élevé chez les Jésuites. Mes parents, mes amis, et moi-même, sommes les adversaires politiques de Sarrail. Eh bien, lorsque j’ai vu quels procédés on employait pour le « torpiller », j’ai compris l’affaire Dreyfus !
Donc, tel partisan de Sarrail, exprimant non seulement son opinion, mais celle d’un grand nombre de ses camarades, estime qu’on se trompa en envoyant « le Patron » dans le Levant.
Donc tel adversaire, que l’esprit de parti n’aveugle point, déclare que le général fut victime d’une machination !