Pour autant qu’on se puisse flatter de découvrir la vérité, aux lieux où Renan apprit qu’elle diffère de l’erreur par des nuances aussi indiscernables que celles du cou de la colombe, on peut admettre qu’elle se dégage des deux phrases que je viens de citer.

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Pourquoi fut-ce une bévue de nommer Sarrail Haut-Commissaire en Syrie ? D’abord parce que, de l’avis unanime, on considère que Weygand, excellent soldat, intelligent et pondéré, n’ayant commis d’autres fautes que celles reprochées à ses prédécesseurs, et que peut-être ses successeurs n’éviteront pas, rien ne justifiait son rappel.

Mais il y a plus. La réputation de Sarrail le précède ou qu’il aille. Elle ameute partout contre lui les milieux que vous savez. Connaissant Beyrouth, n’ignorant point combien l’élément religieux chrétien y est turbulent, et enclin à faire de la politique, on eût dû comprendre qu’inévitablement l’arrivée du général provoquerait des incidents.

Et puis, ce chef éminent est très éloigné d’être le politicien qu’il se croit. La diplomatie n’est vraiment pas son fort ! Tout d’une pièce, il manque de souplesse. Timide, médiocrement doué pour la discussion, il est porté à la violence et nul plus que lui n’ignore par quelle voie on peut revenir sur une erreur !

Enfin, partout où il passa, c’est un fait indéniable, « il eut des histoires ».

Lorsque, chez les chrétiens et surtout chez les ecclésiastiques, on apprit le rappel de Weygand et le nom de son successeur, en considéra la nomination de celui-ci comme une provocation et comme une calamité.

Quelques protestataires étaient sincères. La réputation que ses adversaires français avaient faite à Sarrail était venue jusqu’à eux. C’est de bonne foi, par conséquent, qu’ils résolurent de ne point collaborer avec celui en qui ils voyaient un farouche adversaire de leur foi.

Mais les autres, ceux pour qui la Croix n’est pas seulement un emblème religieux, mais une arme politique et guerrière, ceux qui, à force de démarches, d’intrigues, avaient fini par parler en maîtres au Grand Sérail, à installer des hommes à eux dans toute l’Administration, qui étaient devenus agressifs, intransigeants, réclamaient, exigeaient sans cesse des privilèges au nom des saintes traditions, aperçurent avec effroi et colère la fin de leur règne.

Ils se levèrent en masse pour combattre celui qui allait prétendre les soumettre à la loi commune, — c’est-à-dire les persécuter !