Mais, le principal de sa mission ne consistait-il point à abattre la superbe, à ruiner les ambitions des seigneurs dont chacun revendiquait les prérogatives des émirs qui, jadis, régnaient sur la montagne ?

Carbillet fonça sur les maîtres du Djebel.

— Je suis une brute, dit-il de lui-même.

En vérité, il fut brutal. (Peut-être le fallait-il.) Il ne se soucia pas des privilèges anciens dont prétendait se prévaloir la caste féodale. Il voulut que celle-ci se soumît à la loi qu’il avait élaborée, aux règlements qu’il avait rédigés d’une plume militaire et auxquels il entendait que chacun obéît, sans discussion ni murmure, ainsi que l’exige le Règlement sur le service intérieur.

Il entreprit d’instaurer le régime démocratique dans le Djebel et ce fut une erreur. C’était vouloir qu’en quelques mois le peuple druse progressât d’un siècle et plus. Les féodaux à qui il eut tort de ne point témoigner ces égards extérieurs auxquels l’Oriental est d’autant plus sensible qu’il est moins évolué, et qui se sentaient humiliés qu’on leur eût donné pour maître — pour maître si dur ! — un officier subalterne, étaient prêts à participer aux entreprises des ennemis de la puissance mandataire.

Ceux-ci ne manquèrent point d’envoyer dans le Djebel des émissaires qui n’eurent pas grand’peine à décider ces mécontents à entrer en dissidence.

Il fallait une occasion. Elle se produisit. Carbillet avait droit à une permission. Il partit pour la France. Or le remplaça par le capitaine Renaud.

Le hasard qui donnait Renaud comme successeur intérimaire à Carbillet allait précipiter les événements. Il opérait un de ces rapprochements que nul auteur dramatique, nul romancier n’oserait se permettre tant il redouterait qu’on criât à l’invraisemblance.

Qui était donc ce Renaud ?

Un ancien officier du Maroc, naguère chargé d’instruire les affaires dont Carbillet avait été le héros. Carbillet n’avait pas de pire ennemi que l’homme qui allait occuper son poste.