L’Émir, prévenu de mon arrivée par le commandant militaire de Damas, a envoyé ses amis, les notables de Bosra, me chercher à la gare.

— Que le visiteur français soit le bienvenu autant qu’il a plu sur notre pays durant ces derniers jours !

C’est par ces paroles toutes bibliques qu’on me salue.

Je pense à la quantité d’eau tombée, depuis mon départ de Beyrouth, à l’immense lac boueux que j’ai dû traverser pour venir jusqu’ici. Et je me rends compte que le compliment n’est pas mince !

Montés sur de magnifiques chevaux aux harnachements brodés de laine, de soie, d’argent, d’or, ces hommes, dont la barbe et les longs cheveux flottant sur les épaules sont passés au henné, dont les mains paraissent gantées sous les tatouages, dont les paupières sont largement bleuies par le koheul et les joues rosies par le fard, se livrent en mon honneur à une ardente fantasia de l’autre côté de la voie.

Ils s’excitent en poussant de grands cris, puis reviennent au galop vers moi, qu’ils escortent au pas jusqu’à leur village situé à quelques centaines de mètres de la gare.

Comment dire la diversité et l’intensité des impressions ressenties durant cette marche ?

A chaque pas, je croise des hommes dont le visage est celui des Disciples et des Apôtres. Vingt fois je vois Jésus se dresser devant moi sous la coiffe bédouine, et vingt fois la Vierge, vêtue d’une longue robe de toile bleue, marchant à côté d’un petit âne chargé d’amphores.

Et puis, allant d’émotion en émotion, j’ai la surprise, en cheminant sous l’implacable pluie à travers les rues de cette pauvre ville, construite en lave noire, aux confins du désert, d’admirer des portiques pompeux, de fières colonnades aux chapiteaux corinthiens, un théâtre antique, des thermes, les ruines d’une mosquée édifiée par Omar et celle d’une église où Mahomet rencontra le moine chrétien Bahira qui l’initia à la vie mystique et fut, sinon l’auteur, du moins l’inspirateur du Coran.

Civilisation latine ! Christianisme ! Islam ! que de souvenirs !