Mais ce n’est pas de souvenirs, d’archéologie, d’histoire religieuse qu’il s’agit aujourd’hui, puisque c’est la guerre, puisque le canon tonne, puisque tout le long de la voie ferrée contournant le Djebel, j’ai pu voir nos soldats de France et d’Afrique, campés, prêts à l’action, sous le marabout, la guitoune, ou des abris construits, de leurs mains industrieuses, avec des pierres volcaniques ramassées dans la plaine et jointes, selon la mode du pays, avec de la terre gâchée…
Que suis-je venu chercher ici ? Une parcelle de vérité, s’il se peut, auprès d’un homme assez loyal pour que je lui accorde confiance, et dont on m’a affirmé qu’il est instruit des causes ayant amené ses frères à nous faire la guerre.
On me dit :
— L’Émir vous attend à la médafé[9].
[9] Maison commune.
J’arrive peu après devant une maison basse, construite en lave, à la porte de laquelle paraît un homme d’une cinquantaine d’années, aux fortes moustaches noires, portant sur sa robe la croix de la Légion d’honneur, et qu’accompagne un adolescent qui, à mon intention sans doute, s’est vêtu à l’Européenne : complet veston fantaisie, souliers vernis et mouchoir de soie !
Nous échangeons un salut avec l’Émir. Nos mains s’étreignent.
Il a un visage intelligent et réfléchi. Son regard est droit, son geste mesuré, son port digne.
Les cavaliers qui m’ont escorté sautent à terre. Nous pénétrons dans une grande et longue salle voûtée, sans fenêtre. Aussi, bien qu’il fasse grand jour au dehors, plusieurs lampes à pétrole sont-elles allumées.
Quel décor ! Imaginez une arcade de pierre noircie par les ans, murée au fond, qu’aucun meuble ne garnit et dont le sol est couvert de tapis.