Et quoi qu’il m’en coûte, car, en dépit de certaines réserves, j’ai de l’admiration pour le soldat, que, trois années durant, je vis, en Macédoine, faire face à des difficultés sans nombre et les surmonter toutes, je suis bien forcé d’écrire que, en définitive, la responsabilité du désastre de Soueïda incombe à Sarrail.
Qui a chargé le général Michaud d’aller délivrer ceux des nôtres demeurés captifs et harcelés par l’ennemi dans la vieille citadelle de Soueïda ?
Sarrail ! Or, il ne devait pas ignorer que son subordonné était incapable de remplir cette mission et, pour parler tout à fait net, que rien, dans sa carrière, si heureuse, si rapide, ne l’avait préparé à se voir confier tel commandement, conférer tel honneur.
Sarrail connaît Michaud. Il sait qui est Michaud. Il sait qu’en 1915, quand lui, Sarrail, partit pour la Macédoine, où il allait succéder au vieux père Bailloud, il emmenait avec lui, parmi d’autres officiers, certain petit chef de bataillon de chasseurs à pied qu’il aimait entre tous pour sa grande insignifiance, son manque de caractère et dont, par la suite, il fit successivement un lieutenant-colonel, un colonel, un général, un chef d’état-major, un chef d’état-major général des armées alliées en Orient.
Magnifique avancement ! Magnifique surtout si l’on considère que celui qui en bénéficia ne quitta pas une seule fois son bureau, toujours si méticuleusement tenu en ordre, de Salonique.
Sarrail sait — et il n’est pas le seul ! — que Michaud possède tout juste les qualités qu’on est en droit de réclamer d’un officier d’administration à quatre galons, qu’il est particulièrement idoine à manier gomme, grattoir et sandaraque et, comme pas un, à mouler la bâtarde.
Oui, Michaud est apte à tout cela et même à corriger les fautes d’orthographe d’un rapport de gendarme, mais pas à faire la guerre !
— Pardon ! dira-t-on. Quand Sarrail fut relevé de son commandement en Orient, Michaud, se rendant compte qu’il n’avait plus ni grades ni décorations à récolter à Salonique, se fit rapatrier. On lui confia alors une division sur le front de France. Et il ne la conduisit pas si mal !
Certes, mais il s’agissait d’une division encadrée, placée en sous-verge, et dont le chef n’avait strictement qu’à exécuter les ordres qu’on lui donnait.
D’ailleurs, en France, Michaud avait conservé ses habitudes bureaucratiques, ses petites manies d’Orient. S’il ne portait point de manches de lustrine, il ne manquait jamais, quand il arrivait au travail, de placer avec beaucoup de soin, sur son képi, une housse pare-poussière et il continuait à user de deux plumes : une dont il se servait pour rédiger et l’autre, sensiblement plus grosse, qu’il utilisait pour calligraphier sa signature.