Ce sont des quidams au teint de vieil ambre, d’olive ou de bronze, aux cheveux bleus, aux yeux couleur de café en poudre, assis, çà et là, sur des chaises de pont et qui, observant le promeneur avec insistance, essaient visiblement, par le seul examen de son visage, de deviner son caractère, ses pensées, ses desseins.

Qui sont-ils ?

Je ne tarde pas à l’apprendre de la bouche de l’un d’eux qui, se détachant d’un groupe, m’aborde en me déclarant qu’il m’a connu naguère à Constantinople, ce dont, d’ailleurs, je n’ai conservé aucun souvenir. Mais cela doit être vrai ! Non, certes, parce que le personnage le dit avec tant d’assurance ! Mais parce qu’il m’appelle fort correctement par mon nom et — voilà de quoi me flatter — me parle de mes livres.

Pourtant, comme je lui demande de vouloir bien me rappeler quelles circonstances nous nous rencontrâmes, il m’avoue ingénument ceci : il fut, il y a trois ans, une semaine durant, mon voisin d’étage au Péra-Palace. Il s’enquit alors de mon identité. Et c’est strictement à cela que se bornèrent nos relations, ces relations qu’il évoquait tout à l’heure, en me saluant avec tant de cordialité heureuse.

Excellents Orientaux ! Je vous retrouve tous en la personne de ce gaillard aux lourdes paupières bistre foncé, aux lèvres aubergine.

Vous conservez jusqu’à votre mort le souvenir du visage que vous vîtes un instant. Jamais vous n’oubliez un nom prononcé une fois devant vous, que vous lûtes sur une carte, une malle, une enveloppe, ou que vous vous fîtes communiquer par un portier d’hôtel.

Je dis :

— Vous êtes chrétien, n’est-ce pas ?

— Oui ! Mais comment l’avez-vous deviné ?

— Un air que vous avez et qui ne trompe pas !…