Quand la très forte impression ressentie par vous qui venez, si brusquement, de pénétrer dans un cadre et dans un monde insoupçonnés s’est dissipée, vous découvrez la présence, parmi ces hommes si différents, si éloignés de vous, de quelques personnages très élégants aux costumes occidentaux, dont les regards se posent avec insistance sur votre visage.
Ce sont des avocats, des médecins, d’anciens ministres du roi Fayçal. Ils ont fait leurs études en Europe. Ils connaissent notre langue, notre personnel politique, lisent nos journaux et l’on comprend, dès leurs premiers mots, dès leurs premières questions, qu’ils sont chargés de tenir dans ces maisons princières exactement le rôle que jouent, dans les quartiers populaires, les orateurs-agitateurs dont j’ai parlé plus haut.
Ils ont assumé la tâche d’encourager le fanatisme des princes, des pachas et des cheiks, de les inciter à la résistance et de recueillir auprès d’eux, qui sont fort riches, des subsides qui serviront à la propagande et à l’achat d’armes…
C’est avec eux qu’il importe de converser. Ah ! les redoutables debaters ! Comme ils sont retors ! Comme, dans leurs discours, ils savent bien prononcer les formules en honneur à la Société des Nations et aussi celles dont usèrent les puissances alliées au cours de la grande guerre : « Principe des nationalités ! Droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » !
Il faut les laisser parler. Et l’on apprend des choses bien intéressantes.
Singulièrement celle-ci : le problème syrien, déjà si irritant, si malaisé à exposer, se complique encore du fait que les organisations panislamiques collaborent avec les adversaires du mandat.
Sur toute l’étendue des pays d’Islam, les Musulmans fanatiques poursuivent le rêve de secouer la tutelle européenne qui leur est imposée. Songeant à la gloire des conquérants dont ils sont les fils déchus, mais non résignés, conservant l’illusion de pouvoir, un jour, reprendre leur marche vers l’ouest, de récupérer les immenses étendues jadis asservies qui vont de l’Adriatique à Constantinople et, d’autre part, comprennent toute cette Afrique du Nord (Égypte, Tripolitaine, Tunisie, Algérie, Maroc) où l’Angleterre, l’Italie, la France et l’Espagne se sont installées, les musulmans fanatiques ne sont pas très éloignés de croire que l’insurrection syrienne est le prélude du grand mouvement libérateur…
Si l’on pouvait douter de la solidarité existant entre Damas, Angora, les Riffains, les Égyptiens nationalistes, il suffirait, pour s’en convaincre, de constater qu’il n’est pas un petit café, pas une boutique de marchand ou d’artisans, pas une maison princière où l’on ne voit, à la meilleure place, de grossières enluminures ou de magnifiques photographies représentant Mustapha Kémal[19], Saad Zagloul, Abd-el-Krim, tous les héros de l’Islam dressés contre l’Occident !
[19] Mustapha Kemal, représentant l’idée turque et dont on est d’autant plus surpris de voir l’image honorée par l’Arabe qu’elle devrait rappeler à celui-ci le joug turc sous quoi il gémit de longs siècles durant.
Et, bien entendu, car nous sommes ici aux lieux où les hommes s’abandonnent avec délices à leurs songes, il n’est émir, cheik, militaire, avocat, journaliste, qui ne se croie promis à la fortune, à la gloire de Mustapha Kémal Pacha !