Les uns et les autres firent de l’autorité alors qu’il s’agissait d’exercer une tutelle.

Insoucieux des coutumes locales, du particularisme de chaque groupe d’habitants, des susceptibilités individuelles ou collectives, ignorant que la Syrie est un pays de très ancienne et très profonde culture, ils se comportèrent à peu de choses près comme ils se fussent comportés avec des nègres.

Bicots ! Tarbouchards ! Nha-Qoué étaient les mots dont ils usaient couramment pour désigner les Syriens, qu’il s’agît du portefaix qui, une armoire à glace sur le dos, traverse la rue, du commerçant, du lettré ou du grand seigneur.

On vit des capitaines, des lieutenants, des employés subalternes exiger des notables des marques extérieures de respect, que des généraux, des préfets, des ambassadeurs n’eussent point réclamées et que, d’ailleurs, rien ne légitimait.

On vit ces mêmes infimes représentants de la Puissance Mandataire convoquer à leurs bureaux des Cheiks, des Pachas, des Émirs, tous personnages fastueux, habitués aux honneurs, parfaitement au courant de toute hiérarchie, de tout protocole, les laisser debout, alors qu’eux-mêmes restaient assis et, d’un ton impératif, leur donner des ordres souvent ponctués de coups de cravaches sur la table !

On vit… Que ne vit-on pas dans les grandes villes, les villages et le bled ?

Mais pourquoi insister ?

En arrivant en Syrie, les Français, trop de Français, avaient tendance à se comporter comme en pays conquis. Or, ce n’était pas le cas. Et si tels actes, telles attitudes peuvent, paraît-il, se justifier par le droit de conquête, ils étaient, ici, tout à fait inadmissibles. De plus, Gouraud, grand soldat, belle et noble figure au demeurant, mais homme aussi peu préparé, aussi peu qualifié que possible pour jouer le rôle de Haut-Commissaire lequel exige tant de facultés diverses qu’on n’a pas accoutumé de rencontrer chez un militaire, était débarqué à Beyrouth avec des idées préconçues.

Il avait une mentalité de Croisé. Lui aussi, devait se rappeler la chanson de la Reine Hortense, l’expédition de 1860, et, au-delà, évoquer les figures des grands guerriers francs, Godefroy de Bouillon, Baudouin, Bohémond, qui l’avaient précédé sur ce sol.

La Syrie se présentait à ses yeux comme une terre chrétienne. Le musulman y était un intrus, un indésirable. Comme on ne pouvait le chasser, il fallait, sinon l’asservir, du moins l’abaisser et favoriser le chrétien ami, protégé et client plusieurs fois séculaire de la France.