Au mépris de ce principe qu’un tuteur ayant accepté de veiller sur plusieurs enfants n’a pas le droit de favoriser les uns au détriment des autres et sans se rendre compte surtout que les chrétiens, respectables certes et dignes de toute notre sollicitude, ne constituent, en Syrie, qu’une infime minorité alors que les musulmans occupent presque l’intégralité du pays[21], c’est à cette tâche, à cette tâche pro-chrétienne, alors que tant d’autres le requéraient, que Gouraud s’appliqua.
[21] Sur une population totale de 3 millions d’habitants, on compte 700.000 chrétiens (dont 300.000 maronites), presque tous concentrés dans le Liban.
Immédiatement entouré, chambré par le clergé maronite pour lequel il semble que la politique soit la grande affaire, il s’engagea dans une manière de nouvelle croisade.
Au reste, il agit avec une parfaite loyauté. Jamais il ne cacha son drapeau ni quelle orientation il entendait donner à sa politique.
Au cours d’une harangue qu’il prononça un jour, à Damas, devant le tombeau du Grand Saladin, dont tout musulman vénère la mémoire, il s’écria :
— Ma présence, ici consacre la victoire de la Croix sur le Croissant !
Ah ! les imprudentes, ah, les malheureuses paroles ! Quel tort elles nous devaient faire ! De Damas-la-Sainte, elles se propagèrent jusqu’aux extrêmes limites de toutes les terres d’Islam. Les musulmans de Syrie les ressentirent comme une injure, une provocation. Ils frémirent et s’indignèrent.
— Nous avons échangé le joug turc musulman contre le joug français très chrétien, dirent-ils.
Ce n’était rien encore ! Gouraud passa des paroles aux actes et, pour manifester de façon tangible sa sympathie aux chrétiens, pour complaire plutôt à leurs pasteurs-politiciens, il créa pour eux un État.
Jusqu’à notre arrivée, ils avaient vécu dans une région montagneuse et pauvre, le Liban, où croît le mûrier, que hante la chèvre et où les terres cultivables sont rares.