C’était leur pays. C’était là que la destinée les avait fait naître. Ils s’en contentaient comme l’habitant de nos causses, de nos landes, de nos plateaux rocheux doit se contenter du sien. D’ailleurs, rien ne les empêchait d’en partir et ils ne se privaient pas d’émigrer à l’étranger, notamment en Amérique du Sud, où ils allaient tenter et souvent séduire la Fortune.

Lorsque nous débarquâmes à Beyrouth, les Libanais que nous avions défendus en 1860[22] contre les musulmans, et qui, au moment des négociations pour le Traité de Paix, devaient demander que le mandat sur la Syrie nous fût dévolu, crurent, ou voulurent croire, que nous venions, après soixante années, poursuivre notre œuvre, et que, nécessairement, puisqu’ils avaient été nos protégés, nos clients, nous les devions favoriser au détriment des autres populations, leur donner une situation privilégiée.

[22] On avait alors constitué pour eux un sandjak autonome. Leur gouverneur devrait être chrétien et les grandes puissances, leur protectrices, ratifiaient sa nomination valable pour cinq ans.

Gagné d’avance à leur cause, Gouraud décida de leur constituer un magnifique domaine.

Il fit princièrement les choses. Au Sandjak de 1860, il annexa les casas d’Hasbaya Rachaya, Baalbeck, la riche plaine de la Bekaa, tous territoires peuplés en majorité de musulmans, la région de Tripoli et d’Akkar au nord, celle de Sour et de Saïda au sud. De la frontière palestinienne jusqu’aux parages de l’île de Rouad, toute la côte syrienne appartenait aux Grandlibanais.

Damas, qui n’est pas seulement la Sainte, mais la Commerçante, mais l’Industrieuse, Damas, la ville la plus importante de toute la Syrie, où aboutissent les routes de Bagdad, était isolée de la mer !

Autant, plus encore que par les paroles prononcées par Gouraud, devant le tombeau de Saladin, les Damascènes et tous les musulmans de Syrie furent atterrés.

Leur émotion se propagea. Des Druses, des Chrétiens même, qui se sentaient Syriens avant tout, qui avaient tant espéré, durant la guerre, la création du Royaume arabe qu’on leur avait promis et qui, après l’évanouissement de leur beau rêve, s’étaient résignés à n’être que des Syriens, mais le voulaient être, souffrirent de cette atteinte portée avec tant de désinvolture par l’étranger à leur souveraineté nationale.

Ils mêlèrent leurs voix à celles des musulmans. Ce jour-là, commença une action qui, depuis, ne s’est point arrêtée et se poursuit, l’Action pour l’Unité syrienne.

Gouraud ne devait pas s’en tenir là dans son travail de découpage. Après avoir proclamé l’indépendance du Grand Liban (septembre 1920), de la Syrie, il fit un puzzle. Il créa l’État des Alaouites (capitale Latakieh), l’État du Djebel Druse (capitale Soueïda), l’État de Damas et l’État d’Alep, tous deux entièrement isolées de la mer ! Il faut avouer que les Syriens qui protestèrent contre cette injuste mesure n’avaient peut-être pas tout à fait tort.