Pourquoi Gouraud fit-il cette poussière d’États ? Fut-ce, ainsi qu’on le prétend dans le Levant, pour multiplier les postes de gouverneurs, sous-gouverneurs, délégués et fonctionnaires de toutes natures, pour offrir fastueusement à ses collaborateurs militaires et civils des emplois grassement rémunérés sur les budgets locaux ? Je ne m’arrête pas à cette idée. Gouraud est aussi intègre, qu’il est loyal. S’il divisa, c’est qu’il pensa, ainsi, pouvoir mieux régner.
Hélas ! en ce pays, où toutes choses sont si compliquées, si difficiles, il est des conceptions, des formules (excellentes, peut-être, ailleurs) qu’il n’y faut point importer. En divisant, Gouraud porta une grave atteinte au sentiment national des éléments syriens les plus évolués, les plus sérieux dont il eût pu obtenir une précieuse collaboration et dont il fit des adversaires de cette Puissance Mandataire qui, sans apparente raison raisonnable, préludait à son action tutélaire en morcelant leur pays.
Par ailleurs, il créait de nouveaux particularismes, encourageait les intrigues locales, donnait à d’infimes groupements ethniques ou religieux l’extravagante ambition d’être érigés en États, d’avoir un Conseil Représentatif, un drapeau, un timbre-poste !
De misérables bourgades élevèrent la prétention d’être capitales. Et certains de nos fonctionnaires — mon Dieu, c’est très humain ! — qui, n’étant que sous-ordres, souhaitaient de monter en grade et devenir à leur tour gouverneurs, allèrent jusqu’à susciter artificiellement certains mouvements séparatistes !
Peut-être n’avez-vous pas oublié ce Reclus d’Alep qui voulut être roi !
De la Syrie, Gouraud avait fait une Macédoine, une Macédoine sillonnée de frontières arbitraires que, par la suite, lui et ses successeurs, s’abandonnant à leur inspiration personnelle ou obéissant aux suggestions qu’ils recevaient, multipliaient, déplaçaient, supprimaient[23].
[23] En six années, la Syrie connut toutes les aventures territoriales. Elle fut divisée, puis fédérée, puis découpée une fois encore. A peine l’unité des États d’Alep et de Damas fut-elle proclamée (1er janvier 1925) que le pseudo-mouvement séparatiste d’Alep se déclenchait. On peut le rapprocher du pseudo-mouvement séparatiste d’Alexandrette. Après avoir demandé son indépendance en mars 1926, le sandjak réclamait, au mois de juin de la même année, son rattachement à la Syrie de Damas.
Devant tant d’incohérence, les Syriens étaient affolés.
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Cet intempestif morcellement, et, surtout, la création de l’État du Grand Liban, est l’une des causes, la principale, la plus grave, du conflit qui s’est élevé contre la Puissance mandataire et ses pupilles de Syrie.