La matière de cet ouvrage, écrit en 1898, avait été publiée en 1899 par l’Action française, qui venait de naître sous la forme d’une petite revue. Elle avait été divisée en plusieurs articles qui portaient ce titre commun : Nietzsche contre l’anarchisme. Un écrivain, qui n’est plus de ce monde, s’y intéressa et me conseilla vivement d’en faire un volume. Comme j’étais sans crédit dans la librairie, il se chargeait des démarches. Je lui en fus et lui en demeure reconnaissant. Mais il gâta, dans une certaine mesure et sans mauvaise intention, le service qu’il me rendait en me persuadant de rejeter le titre que j’avais choisi et qui, à ce qu’il m’affirmait, ne réussirait pas et en me proposant celui qui a été adopté. J’ai découvert depuis que le mot d’anarchisme, étalé sur la couverture, le chiffonnait. Il avait eu, dans son temps, quelques faiblesses (purement littéraires) pour l’anarchisme. Il s’en était délivré, pour revenir, momentanément au moins, à des idées d’ordre ; il n’aimait pas que le nom de son vieux péché fût étalé avec trop d’éclat. Ma formule lui apparaissait comme une espèce de vignette criarde où l’on voyait l’anarchisme rossé par le puissant jouteur qu’est Nietzsche. Cela ne lui plaisait qu’à demi. Je n’ai d’ailleurs saisi ces nuances que plus tard. Dans ma naïveté, je pris ce conseil pour argent comptant. Je me disais que, dans un livre, c’est le contenu qui importe et non le titre. Je ne me suis pas, depuis ce temps, rallié à l’opinion contraire, bien que, sous une absurdité apparente, celle-ci cache une espèce de sagesse. Du moins ai-je reconnu qu’un titre qui forme contresens, qui va jusqu’à dénaturer l’objet et le genre du livre qu’il annonce, est chose fâcheuse. C’est, je l’avoue, le cas du mien. Il ne m’est plus possible d’en mettre un autre. Mais je prierai instamment mes lecteurs de faire en pensée la rectification. Je n’ai jamais pris Nietzsche pour un maître de morale, bien que je le considère comme un moraliste de grande pénétration, un de ceux qui peuvent le mieux nous aider à connaître et comprendre ses compatriotes. Ce sont deux caractères fort différents. On peut être observateur aigu des mœurs et des âmes et manquer de bon sens, de sagesse et d’humanité dans la direction pratique des hommes. La « morale de Nietzsche » ne me dit rien qui vaille. Mais elle comprend tout au moins un article excellent : son étude de l’anarchisme. Je m’en tiens à Nietzsche contre l’anarchisme.
L’idée d’anarchisme est une de ces idées trop étendues, trop compréhensives, qui se prêtent à des interprétations diverses et dont on ne saurait faire usage sans les définir et les limiter. On verra dans quel sens il convient à Nietzsche de la prendre et l’on renoncera à le quereller, comme à quereller son interprète, sur le mot lui-même. La question est de savoir si les choses désignées par ce mot sont expliquées clairement et avec vérité, si elles sont rapprochées les unes des autres, et soumises à la même définition en vertu de rapports et de ressemblances réelles, si l’analyse qui en est proposée est exacte.
Ce qu’on peut dire, d’une manière générale de l’anarchisme, c’est qu’il est la confiance en la nature sans règle. Tenir la règle pour mauvaise comme règle, en quelque ordre des choses humaines que ce soit, voilà l’esprit anarchique. La doctrine affichée par les romantiques, d’après laquelle les règles traditionnelles des arts ne seraient que des conventions bonnes à étouffer le génie et à comprimer l’individualité, mérite absolument ce rude qualificatif. Il convient à toute philosophie politique ou sociale qui, pour juger de la légitimité des institutions publiques, adopte, je ne dirai pas comme un des points de vue où il faut se placer, mais comme point de vue suprême, le point de vue des droits individuels. Une telle philosophie présuppose une fausse notion de l’homme, car elle méconnaît cette vérité évidente : que dans ce qui fait la valeur intellectuelle et morale de l’individu, lui-même n’est que pour une part ; l’héritage national et religieux que le milieu et l’éducation lui ont transmis y est pour une part non moins essentielle. En faisant abstraction de cette dépendance profonde et vitale, on se flatte de grandir l’individu, de relever la dignité de l’individu, de le grandir, d’ouvrir à sa libre expansion un plus vaste espace ; mais toute pratique politique ou pédagogique inspirée de cette conception contre nature ne tend et n’aboutit en réalité qu’à l’appauvrir, à le rapetisser, à le désorienter, à le désemparer. Là est la source de toute anarchie. Proclamée au nom de l’individu, l’anarchie a sa dernière conséquence dans la ruine de l’individualité et l’abaissement du type humain. On n’est pas anarchiste parce qu’on s’attaque à une règle, à une autorité, à une discipline, à une tradition particulière. On l’est quand on s’y attaque dans un esprit de dédain, d’ironie ou d’amertume contre tout ce qui est règle, autorité et discipline en général.
Il s’est trouvé, à certaines époques peu éloignées de nous, d’éloquents sophistes pour prêter à l’anarchisme de réelles séductions. Ils n’y seraient point parvenus cependant s’ils n’avaient été servis par le manque de foi en elles-mêmes dont souffraient les autorités régnantes à ce moment-là. Un gouvernement qui gouverne sans que son droit de gouverner soit pour lui l’objet de la certitude la plus forte, des éducateurs qui éduquent sans avoir l’esprit vigoureusement fixé sur la meilleure orientation à imprimer aux sentiments de la jeunesse, sur les qualités constitutives du meilleur type d’homme à former, un professeur qui enseigne sans doctrine sur ce qu’il enseigne, un critique dont le goût est asservi à tout ce qu’il lit, tous ces dirigeants mal assurés de leur propre direction, ou incertains même s’il est nécessaire d’en avoir une quand on dirige, sont les premiers fauteurs de l’anarchie. Immédiatement après eux viennent les écrivains et les orateurs qui combattent l’anarchisme en plaidant pour l’autorité les circonstances atténuantes, en la représentant comme un pis-aller inglorieux, mais indispensable, pour lequel l’indulgence des têtes libres, des hommes à tempérament et des personnes d’esprit est humblement sollicitée, Ceux-là font à l’anarchisme la part très belle et, s’ils le répudient quant à eux, c’est d’une manière qui ne nous invite que trop à mettre cette abstention sur le compte d’une timidité dont ils ont le modeste sentiment. Je crois qu’on donne quelquefois à cette façon de défendre l’ordre, le nom de libéralisme. Mais c’est appliquer à une faiblesse un nom qui est trop beau pour ne pas mériter de désigner une force. Le véritable libéralisme, c’est la largeur, largeur des vues, largeur des sentiments, largeur de l’action. Et la largeur est le fait naturel de la grande intelligence. L’intelligence, loin d’être ennemie de la discipline, ne saurait avoir rien de plus cher, dans aucun genre, qu’une discipline réellement organisatrice et rayonnant d’assez haut pour envelopper sans violence l’action de toutes les forces spontanées qui relèvent d’elle.
L’esprit anarchique a tenu une grande place dans les mouvements d’idées français et européens du XIXe siècle. Mais on peut dire que, pendant cette période, il n’a le plus souvent été combattu que par les molles armes du prétendu libéralisme. Il est arrivé aussi qu’il le fût d’une manière plus énergique et témoignant d’une autre vigueur de pensée. Il y avait malheureusement de graves désavantages à solidariser, comme le faisaient les théoriciens auxquels je songe, la cause de l’autorité et de l’ordre en général avec des croyances, vraies peut-être, vénérables assurément, mais qui se voyaient abandonnées par un trop grand nombre d’hommes modernes pour qu’on pût les faire accepter comme fondement commun des disciplines diverses de la France. L’esprit moderne, tout empreint de positivisme et d’observation (et je prends ici le positivisme dans un sens où il n’exclut pas les croyances religieuses) se rend compte qu’il n’est pas nécessaire d’aller chercher jusqu’au sein de la religion et de la métaphysique, jusqu’au sein de Dieu, la raison d’être et la justification (pratique tout au moins) des règles les plus propres à organiser la nature et la société, à diriger l’activité intellectuelle. Un sain empirisme sur les données duquel tous les hommes de bon sens pourraient s’accorder, suffit pour nous les faire reconnaître.
C’est cette méthode qui a prévalu dans l’élite des intelligences françaises à partir de la seconde moitié du XIXe siècle. Le débordement de chimères idéologiques qui précéda, provoqua et accompagna la révolution de 1848, dégoûta des séductions de l’anarchisme tout ce qui pensait. Sainte-Beuve, Renan, Taine, enseignèrent le positivisme politique et renouèrent avec éclat la tradition française de la pensée claire et méthodique.
Mais ces grands esprits, dont l’influence domine toute la période littéraire qui s’étend de 1850 à 1890 environ et dont nous avons encore (du premier principalement) beaucoup à apprendre, étaient surtout des naturalistes et des historiens. Ils faisaient de la science comparée. Ils nous montraient des échantillons historiques d’où ressortaient, par démonstration expérimentale, les conditions qui font la prospérité ou la décadence de la civilisation, celles qui font la force ou la faiblesse des États, la cohésion ou la décomposition des sociétés, la floraison ou le dépérissement des lettres et des arts. Ce qui leur manquait, c’était l’esprit d’action, l’esprit d’initiative, je dirai presque l’esprit de vie, la foi suffisante en l’immortelle jeunesse de la patrie et de l’humanité.
Ce caractère est très sensible chez Flaubert. Il parle comme si tout était fini.
Ces hommes se ressentaient du romantisme de leur première jeunesse. Ils avaient donné leur cœur aux chimères. Elles ne le leur avaient pas rendu entièrement. Ils ne reconquirent que leur raison. La connaissance des réalités n’eut pas chez eux pour compagnes les énergies de la gaîté, de l’enthousiasme et de l’amour, sans lesquelles on ne remédie efficacement à aucun mal et en particulier au mal de l’anarchisme révolutionnaire qui, parfois, procède d’un amour égaré. C’est pourquoi on pourrait les appeler eux-mêmes, dans un sens particulier, et en ne donnant à ces mots que la portée d’une nuance, des « prophètes du passé ».