En approchant, j'avais peur de ses reproches et de sa colère. Mais l'explosion de tout cela s'est passée hier, quand la sœur d'Achmet a prononcé mon nom; après, elle m'a pardonné, parce que je suis revenu. Je n'entends pas le terrible: «Eulû! Eulû!» ni la malédiction dont j'avais eu le pressentiment cruel, il y a dix ans, quand j'ai écrit le chapitre final d'Aziyadé. Au contraire, elle me tend ses pauvres mains noires, ridées, tordues, effrayantes; malgré toutes les distances, nos yeux se pénètrent et se comprennent; elle pleure et, en la regardant, je sens que des larmes me viennent aussi. Elle est la dernière des dernières, négresse esclave de naissance, à présent débris à peine humain qui finit de misère sur un fumier, et je me penche sur elle avec une pitié tendre, et je crois que, sans grand effort, je lui donnerais un pieux baiser.
Certainement, dit-elle, elle se lèvera, malgré son mal; elle se laissera conduire, emporter; elle fera tout ce que je voudrai, au risque d'en mourir ce soir, heureuse, au delà de ce qu'elle aurait su demander pour son ciel, heureuse du rôle qu'elle va jouer entre sa maîtresse et moi, heureuse de cette suprême visite inespérée qu'elle va faire à sa tombe. Et ses larmes coulent, coulent sur le noir de ses joues; des larmes de joie qui la transfigurent...
Mais voici qu'une difficulté imprévue surgit: les porteurs, maintenant, qui se prennent de dégoût et qui ne veulent plus! Enlever ça dans leurs bras, asseoir ça dans leur chaise qui est garnie d'un velours neuf, non jamais! Eux, sont d'élégants porteurs, au costume brodé, qui ne s'attendaient point à être dérangés pour une telle besogne. Et ils refusent.
D'ailleurs, je réfléchis qu'elle se refroidirait mortellement, cette pauvre vieille, presque nue, une fois retirée des loques immondes qui sont entassées sur son corps... Mais je me rappelle avoir vu dans le quartier, en passant, de belles couvertures de laine, d'une couleur orange, à l'étalage d'une petite boutique de juifs, et je prie la sœur d'Achmet de courir en acheter une... J'y mettrai la main avec elle; à nous deux, nous envelopperons Kadidja là-dedans, et les porteurs pourront, après, l'enlever sans effroi.
Un quart d'heure de perdu encore, à cette toilette qui semble un ensevelissement. Enfin la vieille femme, enveloppée, enroulée dans la laine épaisse et neuve, est assise sur la chaise de velours, souriant, malgré sa douleur et son chagrin, de tout ce luxe inconnu jusqu'ici dans sa vie. Et nous partons, prenant congé de la sœur d'Achmet avec des serrements de mains et des remerciements.
Au départ, Kadidja, redevenue très vivante, a, d'une voix nette, donné ses ordres et indiqué par quelle porte de Stamboul il faudra sortir. La matinée s'avance; je loue un cheval en route et je commande aux porteurs de courir. Des enfants, qui voient passer grand train cette chaise, escortée par ce cavalier doré comme un cavas de pacha, regardent par les lucarnes de verre pour voir la belle qu'on emporte là-dedans si vite, et puis s'épouvantent de cette figure de guenon noire.
Toutes ces agitations, tous ces empressements m'ont fait perdre de vue le but de la course. Et puis, il y a le plaisir physique d'être sur ce bon cheval jeune, que le hasard m'a procuré, le plaisir de fendre l'air vif et pur, un beau matin de soleil... Et, encore une fois, l'oubli vient; je trotte, le cœur presque léger, m'intéressant aux choses singulières et grandiosement tristes de l'entour.
Nous cheminons longtemps au milieu de ces quartiers presque inhabités, presque en ruines, qu'on appelle le «Vieux-Stamboul». Puis enfin, la gigantesque muraille crénelée, qui enferme tout cela, nous apparaît; nous en sortons par d'antiques portes ogivales, qui se succèdent en voûte obscure, et nous voici dans la campagne, dans le désert des tombeaux.