Derrière nous, ces remparts que nous venons de franchir, semblent l'enceinte de quelque colossale ville abandonnée; invraisemblablement hauts, hérissés de dents pointues, flanqués d'énormes tours, ils s'en vont sur notre droite et sur notre gauche, indéfiniment pareils, se perdre dans les lointains désolés.
En avant, c'est l'interminable région des sépultures: landes d'un gris roux, avec, çà et là, des bouquets de cyprès noirs qui montent comme des flèches d'église. Un peuple de tombes couvre ce sol; pierres debout, qui sont de tous les âges, de toutes les époques de l'histoire. Cette terre aride est pleine d'ossements de morts.
Jadis, quand j'habitais Eyoub, je venais rarement de ces côtés. Une fois, cependant, nous y avions fait une promenade en plein jour, elle et moi, une après-midi de décembre, choisissant ce lieu parce qu'il était plus désert. Et, tout près d'ici, je m'en souviens, un petit oiseau, qui sans doute se trompait de saison, nous avait chanté, pour nous seuls, un air de printemps, sur la branche d'un de ces cyprès. Ensuite, un peu plus loin, là-bas, nous avions vu enterrer devant nous une si jolie petite fille,—qui doit être en poussière aujourd'hui... Oh! cette promenade sur l'herbe rase et les marguerites d'hiver, la seule que nous ayons jamais osé faire ensemble à la lumière du soleil, comme je me la rappelle tout à coup d'une manière déchirante...
Et maintenant je recommence à avoir la pleine conscience de tout ce qu'il y a d'infiniment mélancolique dans notre course. La pensée que je m'approche d'elle, des débris qui ont été son corps, me fait passer de grands frissons glacés, et je sens revenir cette impression physique, qui est particulière aux heures de deuil, cette impression d'avoir les tempes, la poitrine, serrées peu à peu, de plus en plus, dans des étaux de fer.
Je regarde autour de moi les tombes, les plus rapprochées et aussi les plus lointaines, cherchant et interrogeant des yeux les moins vieilles, celles qui sont restées un peu blanches et où brille un peu d'or, celles qui n'ont pas encore pris l'uniforme teinte gris-roux de l'ensemble de tout cet immense ossuaire... Depuis bien des années, j'avais prévu, deviné cette promenade funèbre, tout ce qui est réel aujourd'hui; mais jamais je n'avais imaginé que cela se passerait dans cette région de suprême abandon où nous sommes; non, je ne m'attendais pas à ce qu'il me faudrait venir la chercher parmi ces confuses peuplades de morts; vraiment je souffrirais moins de la savoir ailleurs qu'ici, perdue au milieu de tant d'autres, de tant d'autres qui n'ont même plus de nom, même plus de pierre...
Kadidja a fait obliquer ses porteurs sur la gauche, et nous longeons maintenant l'écrasante et interminable muraille crénelée, dans la direction des Sept-Tours, marchant sur un sol dénudé qui a un air maudit.
Nous devons approcher, car elle a frappé, de sa vieille main noire, contre la vitre de sa chaise, pour faire signe d'aller doucement, et je la vois qui regarde, les yeux dilatés, qui cherche... Même, elle a l'air d'hésiter maintenant,—et moi je tremble. Ah! elle a dû la voir, car elle arrête ses beaux porteurs d'un geste de commandement. Par ici, à droite, sur cette espèce de monticule où il y a une dizaine de pierres debout: c'est là! Dans le nombre, il y a trois ou quatre tombes de femmes, que je distingue du premier coup d'œil: des bornes peintes en bleu ou en vert, avec des inscriptions et un couronnement d'étranges fleurs, jadis dorées... Laquelle?
Elle s'est fait descendre, la pauvre vieille, branlante, les yeux ardents; soulevée par deux porteurs, qui la tiennent enveloppée dans sa couverture orange—non par égard pour elle, mais par dégoût de son corps—elle marche presque, l'infirme; elle a dégagé des plis de la laine deux effrayants bras de momie, où courent des veines gonflées, et elle marche, à force de volonté, entre les hommes qui la soutiennent, elle avance par soubresauts qui lui font mal. Et je la suis, avec une infinie pitié...
Laquelle de ces tombes?... Ah! celle-ci sans doute, vers laquelle elle a l'air de se diriger, celle-ci, qui est d'un bleu éteint, avec des inscriptions d'or encore brillantes... Oui, c'est bien là!... Elle se jette dessus, s'y cramponne à deux mains crispées, pauvre vieux singe qui fait mal à voir et qui fait peur; ensuite, se retourne pour me crier, d'une voix révoltée, sauvage, aiguë, surprenante dans ce silence: «Bourda!... Bourda, Aziyadé!» (Ici, ici! Aziyadé!) Il y a cela, sous-entendu, que je comprends bien et qui m'entre comme une lame: «Et c'est toi qui l'y as conduite!» Puis, subitement, elle me prend les mains, et, d'une voix toute changée, d'une voix de petit enfant, qui est douce, douce, comme pour me demander pardon, elle répète: «Ici!... ici, Aziyadé! Vois-tu, c'est ici qu'elle est à présent...» En même temps, une grimace à fendre l'âme contracte sa figure noire, et un brusque jet de larmes coule de ses yeux...
Je baisse la tête, moi; mais pas une larme ne me vient. D'un geste machinal, pour me découvrir comme on fait sur les tombes chrétiennes, je porte la main à mon front, puis je la laisse retomber... J'oubliais quel costume j'ai repris pour venir ici: le fez turc ne s'enlève jamais, même pas pour prier Dieu. Et je me penche sur le marbre, cherchant, parmi les inscriptions enroulées que je ne sais pas déchiffrer, cherchant son nom, le vrai et l'aimé, celui qui est gravé sur la grossière bague d'or qu'elle m'a donnée, celui qui est écrit aussi sur ma poitrine, en petites lettres bleues indélébiles. Mais comment donc suis-je redevenu tout à coup aussi calme, presque distrait? Il semble que je ne comprends plus bien, que je n'y suis plus. Qu'est-ce donc qui m'a fermé le cœur d'une façon si inattendue? Sans doute la présence de ces hommes, avec leurs yeux curieux, leur étonnement presque ironique; tout ce groupe, tout cet appareil presque théâtral. Oh! il aurait fallu pouvoir venir seul. Ils ne devraient pas être ici, eux; leurs regards, rien que leur voisinage, sont insultants pour le cher petit tombeau—et s'ils devinaient tout, ce serait peut-être même un danger, plus tard, pour la tranquillité de ce lieu quand je serai loin.