Je reviendrai seul demain matin; j'aurai le temps encore, puisque le paquebot qui m'emmène ne part qu'à trois heures du soir. Alors, ce sera ma véritable visite. Mais, aujourd'hui, allons-nous-en; avec ces gens-là qui piétinent le sol et qui causent, nous profanons tout...

À elle, qui dort sous cette pierre, je dis, en dedans de moi-même: «Je viendrai seul te voir, pauvre petite, je passerai la matinée de demain avec toi, dans ton désert; tu comprends bien déjà que je t'aime, puisque j'ai fait, pour te retrouver, tout ce long voyage...» Pourtant je regarde la terre, malgré moi, furtivement, la terre au pied de cette borne de marbre... Mais non, aujourd'hui je ne veux pas penser à ce qui est en dessous, je détourne la tête, et, à force de vouloir me roidir, je me sens redevenu tout à fait impassible, l'expression dure.

Seulement, je prends note des alentours avec une extrême attention, pour ne pas me tromper de chemin, quand je serai seul. D'abord, le long de cette formidable muraille sombre, qui a l'air de fermer le monde derrière nous, je compte combien de bastions carrés, depuis la porte par où nous venons de sortir jusqu'au lieu où nous sommes; puis, je trace à la hâte sur un calepin des alignements, des silhouettes de cyprès, afin d'avoir tous mes points de repère assurés; je grave pour jamais tout ce lieu funèbre dans ma mémoire, afin de n'en plus oublier la route, quand ce serait dans dix ans, dans vingt ans, qu'il me serait donné d'y revenir. Je cherche même quelles petites plantes je pourrai cueillir demain et emporter avec moi: presque rien, hélas! tant ce sol est aride; à peine deux ou trois imperceptibles feuilles épineuses et un frêle lichen gris; je ne sais même pas si, au printemps, la moindre fleur de lande s'ouvre sur ce tombeau...

Allons, maintenant, partons vite. Les porteurs replacent la vieille femme épuisée dans sa chaise, je remonte à cheval, et nous retraversons cette solitude au pas rapide, comme nous étions venus.

Bien étrange, en vérité, et bien inattendue pour moi, cette visite, si courte, si froide. Je m'en vais, plus amèrement triste, mécontent, inassouvi. Si cependant quelque chose m'empêchait de revenir demain, si d'ici-là quelque chose me foudroyait... Jusqu'au moment où nous nous engageons sous les portes farouches de la grande muraille, je reste hésitant, je regarde derrière moi, tenté de revenir sur mes pas, au galop de mon cheval...


Quand Kadidja est recouchée sur ses loques, dans sa soupente noire, je congédie ces porteurs dont la présence m'était odieuse. De mon mieux, j'étends sur le corps de la pauvre vieille sa couverture neuve, qui lui fait tant de plaisir, et qu'elle caresse avec ses mains, à la manière des petits enfants en possession d'un jouet nouveau.

Et maintenant, je voudrais l'interroger, elle qui est la seule au monde à qui je puisse parler, parmi celles qui ont vu, qui ont su, qui ont gardé dans leur mémoire tout ce que je tremble d'apprendre.

«Oui, oui, répond-elle, je te dirai des choses, des choses... Un de ces jours, tu viendras causer avec ta Kadidja, quand elle aura bien dormi, pour retrouver toute sa tête...»

Un de ces jours!... Mais je n'ai plus qu'aujourd'hui!...