«Ah! Loti, reprend-elle en se dressant avec effort, tu ne sais pas: on m'avait chassée, moi... Mais sa Kadidja n'est pas partie loin, tu penses, et, pendant deux nuits, quand j'ai compris qu'elle mourait, je me suis tenue dans la rue, contre la porte, pour entendre...»

On l'avait chassée... Alors, que pourra-t-elle tant me dire? Quels renseignements confus et étranges pourrai-je tirer de sa vieille tête qui, d'ailleurs, me semble déjà égarée.

—Et Fenzilé-hanum, dis-je, tu sais ce qu'elle est devenue?

—Ah! Fenzilé, oui... Oh! elle sait beaucoup de choses, celle-là. Et peut-être bien, peut-être bien qu'elle viendrait ici, pour te parler!

Cette Fenzilé, une des trois autres femmes du vieil Abeddin, je l'avais aperçue une seule fois, voilée naturellement. Mais je savais qu'elle était meilleure que ses compagnes pour Aziyadé, presque serviable et bonne. Et il paraît que c'est la seule, de tout ce harem dispersé, qui soit restée à Constantinople, où elle s'est remariée. Oh! s'il y avait moyen de lui parler! Il est vrai, je n'espère pas du tout que ce soit possible... «Comment faire, bonne Kadidja, pour la décider à venir ici chez toi?»

Un instant après, sur les indications de la négresse, j'ai été chercher dans un taudis voisin et j'ai ramené avec moi une très vieille femme, à la figure sinistre d'entremetteuse, qui a dû tremper, au cours de sa vie, dans plus d'une louche aventure. C'est sur cette personne que Kadidja compte pour négocier l'entrevue; très agitée, maintenant, elle lui donne, à ce sujet, des instructions qui semblent assez précises, et moi je promets une forte récompense. Le rendez-vous serait ici, et pour cette après-midi, bien entendu, vers sept heures à la turque. Mais j'y compte si peu...

Je voudrais interroger encore Kadidja; mais elle est de plus en plus épuisée, et j'ai pitié. Je suis moi-même affreusement fatigué de cette matinée. Surtout, je pressens trop ce qu'elle va me dire en termes plus clairs, si j'insiste: c'est qu'Aziyadé est morte de mon abandon. Puisque c'est vrai, mon devoir est de l'entendre et j'y tiens, mais ce sera assez d'une fois, quand je reviendrai ce soir... Alors, je me rappelle qu'on m'attend de l'autre côté de l'eau, et, un peu lâchement, je m'en vais...


Maintenant donc, il faut redescendre vers la Corne-d'Or, prendre un caïque, passer sur l'autre rive, revenir à la place d'Hadji-Ali où m'attendent Anaktar-Chiraz et le landau, et aller faire visite à une autre tombe.