Assise à côté de moi, Anaktar-Chiraz a dit au cocher: «Va au cimetière arménien-catholique de Chichli.»
C'est très loin, paraît-il, et il fouette ses chevaux qui partent au trot rapide. Tournant le dos à Stamboul, nous arrivons de nouveau à Péra; nous le traversons à toute vitesse; nous le dépassons, nous dépassons le faubourg du Taxim, et nous voici dans une autre banlieue, bien différente de celle où Aziyadé est ensevelie... Comme on les a couchés loin l'un de l'autre, mes deux pauvres petits compagnons d'Eyoub.
Dans un cimetière catholique?... En effet, je me rappelle à présent: il m'avait conté qu'il était né arménien-catholique et que plus tard, vers sa quinzième année, il s'était fait musulman sous ce nom d'Achmet. À sa dernière heure, il se sera souvenu du Christ.
Quelle horrible banlieue que celle-ci, par contraste avec celle de Stamboul, dont la tristesse est grande et superbe... Ici, c'est le côté où tous ces gens cosmopolites de Péra viennent s'amuser aux jours de fête; dans une campagne sans arbres, sans verdure, absolument nue, s'étalent d'abord d'odieuses guinguettes de barrière, arméniennes, grecques, juives, qui rappellent les mauvais alentours parisiens: ensuite commencent des champs labourés, dans lesquels notre voiture s'engage, région toute grise, couleur de terre, sans une herbe verte; et enfin, sur une hauteur solitaire, paraît un carré de murs, gris aussi, au-dessus desquels ne s'élève ni un cyprès, ni un feuillage quelconque: c'est le cimetière de Chichli.
Nous entrons. On dirait un cimetière de pauvres, un cimetière de suppliciés. Pas une fleur, pas une plante. Quelques rares petites croix de bois ou de pierre, quelques plaques de marbre bien humbles; presque partout, de simples bosses de terre, indiquant le gisement des cadavres.
La vieille Arménienne s'oriente, choisit un sentier, se met à compter les monticules sinistres—un, deux, trois, quatre,—et s'arrête à une place qui semble avoir été récemment bêchée: «Le voilà, notre Achmet!» Et ses bons yeux de vieille mère se voilent un peu, au souvenir de l'enfant qu'elle avait soigné comme un de ses fils.
Oh! le pauvre petit! comme il est pénible à voir, le lieu de sa sépulture...
Je n'aurai pas le temps de revenir une seconde fois auprès de lui, aussi vais-je lui dire mon grand adieu: «De quel côté est sa tête?»—«Ici!» répond la vieille femme, en se baissant pour toucher du doigt les mottes de terre. Et, à la place qu'elle m'indique, je cueille, pour l'emporter, un petit trèfle chétif qui a poussé là solitairement.
J'ai dit au cocher de nous ramener grand train à l'hôtel.