En une demi-heure le trou fut prêt. On tira la morte de sa boîte, en l’enlevant par les épaules, et on la mit en terre, assise comme elle avait toujours été, l’arrière-train recoquillé comme durant sa vie, semblable à une de ces guenons desséchées que les chasseurs rencontrent parfois au pied des arbres dans les forêts.
Toto-San essayait de tout faire par lui-même, n’ayant plus bien ses idées et gênant les coolies, qui n’avaient pas l’âme sensible et qui le bousculaient; il gémissait comme un petit enfant et des larmes coulaient de ses yeux sans regard. Il tâtait si au moins elle était bien peignée pour se présenter dans les demeures éternelles, si ses coques de cheveux étaient en ordre, et il voulut replacer les grandes épingles dans sa coiffure avant qu’on jetât la terre dessus...
On entendait un léger frémissement dans les feuillages: c’étaient les Esprits des ancêtres de Kaka-San qui venaient la recevoir à son entrée dans le pays des Ombres.
Elle avait fait des choses très malpropres dans sa boîte, pendant le laisser-aller bien pardonnable de la fin, et les coolies, pris de dégoût, parlaient de jeter aussi dans la fosse tout le ménage, souillé maintenant de matières immondes: la couverture, les loques de rechange, les petites tasses et la lanterne, jusqu’à la boîte elle-même, prétendant que la peste était dedans.
Oh! alors Toto-San perdit tout à fait la tête de désespoir, en voyant qu’on allait lui enlever tous ces souvenirs; épuisé et pleurant, il se coucha dessus pour les défendre.
Mais une autre vieille mendiante qui se rendait à la fête, elle aussi, pour y ramasser des aumônes, s’arrêta et eut pitié de lui: «Je laverai tout ça dans le ruisseau, moi dit-elle».
Les gens qui s’étaient attroupés continuèrent donc leur chemin vers le temple de la déesse, laissant ces deux mendiants ensemble au milieu de la solitude verte où les cigales chantaient.
Dans le ruisseau d’eau courante et claire, la pauvresse lava tout avec soin, même la boîte et ses roulettes; les détritus de Kaka-San allèrent féconder les fraîches plantes qui poussaient le long de la rive et les lotus superbes dont les premiers boutons commençaient à monter des vases profondes.