Le lendemain mardi, je repartais tranquillement de ce pays, dans le coupé de la diligence de Saint-Brieuc, pensant que c'était fini.

Vers deux heures, nous devions traverser Plouëzec—la commune la plus frappée—celle des marins de la Petite-Jeanne.

D'abord, je regardai de loin ce village, ses maisons de granit, ses arbres, sa chapelle et sa flèche grise,—songeant à tout ce qu'il y avait eu là de deuil et de misère.

En approchant davantage, je m'étonnai de voir beaucoup de monde stationnant sur la route: des rassemblements comme pour une foire, mais c'étaient des gens silencieux qui ne bougeaient pas; des femmes surtout et des enfants.

—Je pense que c'est pour vous... Ils vous attendent, me dit un ami Islandais, qui voyageait à côté de moi dans cette voiture.

C'était pour moi en effet; je le compris bientôt. On avait su l'heure à laquelle je passerais et on voulait me voir.

Quand le courrier se fut arrêté devant le bureau de la poste, le maire s'avança, élevant à deux mains une petite fille de six à sept ans qui avait affaire à moi,—une très belle petite fille avec de grands yeux noirs et des cheveux qui semblaient être en soie jaune paille. Elle avait à m'offrir un beau bouquet et à me dire ce compliment (dans lequel elle s'embrouilla un peu, ce qui la fit pleurer): «Je vous remercie, parce que vous avez empêché les petits enfants de Plouëzec d'avoir faim.»

Ils étaient tous alignés des deux côtés de la route, ces «petits enfants de Plouëzec»; et au premier rang après eux, je reconnaissais les veuves d'hier, qui avaient les yeux pleins de larmes en me regardant. Derrière elles, à peu près tout le monde du village et quelques étrangers aussi,—baigneurs, sans doute, ou touristes.

Ce n'était pas une foule bruyante, une ovation avec des cris; c'était beaucoup mieux et plus que cela; c'étaient quelques groupes, composés surtout de pauvres gens, émus, recueillis, immobiles, qui me regardaient sans rien dire.

Le courrier se remit en marche et je saluai de la tête tout le long de la rue, en m'efforçant de conserver ma figure ordinaire,—car un homme est très ridicule quand il pleure...