Les bains nocturnes sont en honneur à Tahiti; au clair de lune, des bandes de jeunes filles s'en vont dans les bois se plonger dans des bassins naturels d'une délicieuse fraîcheur. -- C'est alors que ce simple mot: "Toupapahou!" jeté au milieu des baigneuses les met en fuite comme des folles... -- (Toupapahou est le nom de ces fantômes tatoués qui sont la terreur de tous les Polynésiens, -- mot étrange, effrayant en lui-même et intraduisible...)

En Océanie, le travail est chose inconnue. -- Les forêts produisent d'elles-mêmes tout ce qu'il faut pour nourrir ces peuplades insouciantes; le fruit de l'arbre-à-pain, les bananes sauvages, croissent pour tout le monde et suffisent à chacun. -- Les années s'écoulent pour les Tahitiens dans une oisiveté absolue et une rêverie perpétuelle, -- et ces grands enfants ne se doutent pas que dans notre belle Europe tant de pauvres gens s'épuisent à gagner le pain du jour...

XXIV

UN NUAGE

... La bande insouciante et paresseuse était au complet au bord du ruisseau d'Apiré, et Tétouara, qui était en veine d'esprit, versait sur nous tous, à demi endormis dans les herbes, des facéties rabelaisiennes, -- tout en se bourrant de cocos et d'oranges.

On n'entendait guère que sa voix de crécelle, mêlée aux bruissements de quelques cigales qui chantaient là leur chanson de midi, à l'heure même où, sur l'autre face de la boule du monde, mes amis d'autrefois sortaient des théâtres de Paris, transis et emmitouflés, dans le brouillard glacial des nuits d'hiver...

La nature était tranquille et énervée; une brise tiède passait mollement sur la cime des arbres, et une foule de petits ronds de soleil dansaient gaîment sur nous, multipliés à l'infini par le tamisage léger des goyaviers et des mimosas...

Nous vîmes s'avancer tout à coup une personne vêtue d'une tunique traînante en gaze vert d'eau, avec de longs cheveux noirs soigneusement nattés, et, sur le front, une couronne de jasmin...

On voyait un peu, à travers la fine tunique, sa gorge pure de jeune fille que n'avait jamais contrariée aucune entrave... On voyait aussi qu'elle avait roulé, autour de ses hanches, un pareo somptueux, dont les grandes fleurs blanches sur fond rouge transparaissaient sous la gaze légère...

Je n'avais jamais vu Rarahu si belle, ni se prenant autant au sérieux...