Mais voici que, dès huit heures, trois personnages de mine singulière, conduits par M. Kangourou, se présentent à la porte de ma cabine avec force révérences. Ils portent de longues robes chamarrées de dessins sombres; ils ont les grands cheveux, les fronts hauts, les visages anémiques des personnes adonnées trop exclusivement aux beaux-arts, et, sur leurs chignons, des chapeaux canotiers d'un galbe anglais sont posés de côté, d'une manière fort galante. Sous leurs bras, ils tiennent des cartons chargés d'esquisses; dans leurs mains, des boîtes d'aquarelle, des crayons, et, liés en faisceau, de fins stylets dont on voit briller les pointes aiguës.
Du premier coup d'œil, même dans l'effarement de mon réveil, j'embrasse l'ensemble de leurs personnes et je devine à quels hôtes j'ai affaire:
—Entrez, dis-je, messieurs les tatoueurs!
Ce sont les spécialistes les plus en renom de Nagasaki; je les avais mandés depuis deux jours, ne sachant pas partir et, puisqu'ils sont venus, je les recevrai.
A la suite de mes fréquentations avec des êtres primitifs, en Océanie et ailleurs, j'ai pris le goût déplorable des tatouages; aussi ai-je désiré emporter comme curiosité, comme bibelot, un spécimen du travail des tatoueurs japonais, qui ont une finesse de touche sans égale.
Dans leurs albums, étalés sur ma table, je fais mon choix. Il y a là des dessins bien étranges appropriés aux différentes parties de l'individu humain: des emblèmes pour bras et pour jambes, des branches de roses pour épaule, et de grosses figures grimaçantes pour milieu de dos. Il y a même,—afin de satisfaire au goût de quelques clients, matelots des marines étrangères,—des trophées d'armes, des pavillons d'Amérique et de France entrelacés, un God Save au milieu d'étoiles,—et des femmes de Grévin calquées dans le Journal amusant!
Mes préférences sont pour une chimère bleue et rose fort singulière, longue de deux doigts environ, qui sera d'un joli effet sur ma poitrine, du côté opposé au cœur.
Une heure et demie d'agacement et de souffrance. É tendu sur ma couchette, livré aux mains de ces personnages, je me raidis pour subir leurs milliers d'imperceptibles piqûres. Quand par hasard un peu de sang coule, embrouillant le dessin dans du rouge, l'un des artistes se précipite pour l'étancher avec ses lèvres,—et je ne proteste pas, sachant que c'est la manière japonaise, la manière usitée par les médecins pour les plaies des hommes ou des bêtes.
Un travail aussi fin et minutieux que celui des graveurs sur pierre s'exécute sur moi avec lenteur; des mains maigres me labourent d'une manière posée et automatique.
Enfin l'œuvre est terminée,—et les tatoueurs, qui se reculent d'un air de satisfaction pour mieux voir, déclarent que ce sera charmant.