Un grand silence dans ce port, et un froid mortel....
Il n'y a pas de solitude comparable à celle des arsenaux de la marine de guerre pendant les nuits, surtout pendant les nuits de fête. Aux approches du coup de canon de retraite, tout le monde s'enfuit comme d'un lieu pestiféré; des milliers d'hommes sortent de partout, grouillant comme des fourmis, se hâtant vers les portes. Les derniers courent, pris d'une frayeur d'arriver trop tard et de trouver les grilles fermées. Le calme se fait. Et puis, la nuit, plus personne, plus rien.
De loin en loin, une ronde passe, hélée par les sentinelles et disant tout bas les mots convenus. Et puis le peuple silencieux des rats débouche de tous les trous, prend possession des navires déserts, des chantiers vides.
De garde à bord depuis la veille, je m'étais endormi très tard, dans ma chambre glaciale aux murailles de fer. J'étais inquiet d'Yves, et, cette nuit-là, ces chants, ces cris de matelots, qui m'arrivaient de très loin, des mauvais quartiers de la ville, m'apportaient une tristesse.
Marie et le petit Pierre étaient à faire leur voyage à Plouherzel en Goëlo, et lui, Yves, avait voulu quand même passer cette soirée à terre dans Brest, pour fêter le nouvel an avec d'anciens amis. J'aurais pu l'arrêter en le priant de rester me tenir compagnie mais toujours cette glace, entre nous deux, qui persistait: je l'avais laissé partir. Et cette nuit du 31 décembre, c'est précisément la nuit dangereuse, où il semble que tout ce Brest soit pris d'un vertige d'alcool....
En montant sur le pont, je saluai assez tristement ce premier matin de l'année nouvelle, et je commençai la promenade machinale, les cent pas du quart, en songeant à mille choses passées.
Surtout je songeais beaucoup à Yves, qui était ma préoccupation présente. Depuis quinze jours, sur cette Sèvre, il me semblait voir lentement s'en aller, d'heure en heure, l'affection de ce frère simple qui avait été longtemps mon seul vrai ami au monde. D'ailleurs, je lui en voulais durement de ne pas savoir mieux se conduire, et il me semblait que, moi aussi, je l'aimais moins....
Un oiseau noir passa au-dessus de ma tête, jetant un croassement lamentable dans l'air.
«Allons bon!» dit un matelot, qui faisait dans l'obscurité sa toilette matinale à grande eau froide, «en voilà un qui nous souhaite la bonne année!... Sale bête de malheur! Ah bien, c'est signe que nous en verrons de belles!»
...Yves rentra à sept heures, marchant très droit, et répondit à l'appel. Après, il vint à moi, comme de coutume, me dire bonjour.