À ses yeux un peu ternis, à sa voix un peu changée, je vis bien vite qu'il n'avait pas été complètement sage. Alors je lui dis, d'un ton de commandement brusque:
«Yves, il ne faudra pas retourner à terre aujourd'hui.»
Et puis j'affectai de parler à d'autres, ayant conscience d'avoir été trop dur, et mécontent de moi-même.
Midi.—L'arsenal, les navires se vidaient, se faisaient déserts comme les jours de grande fête. De partout, on voyait sortir les matelots, bien propres dans leur tenue des dimanches, s'époussetant d'une main empressée, s'arrangeant les uns aux autres leur grand col bleu, et vite, d'un pas alerte, gagnant les portes, s'élançant dans Brest.
Quand vint le tour de ceux de la Sèvre, Yves parut avec les autres, bien brossé, bien lavé, bien décolleté, dans ses plus beaux habits.
«Yves, où vas-tu?»
Lui, me regarda d'un mauvais regard que je ne lui connaissais pas, et qui me défiait, et où je lisais encore la fièvre et l'égarement de l'alcool.
«Je vais retrouver mes amis, dit-il, des marins de mon pays, auxquels j'ai promis, et qui m'attendent.»
Alors j'essayai de le raisonner, le prenant à part; obligé de dire tout cela très vite, car le temps pressait obligé de parler bas et de garder un air très calme, car il fallait dissimuler cette scène aux autres, qui étaient là, tout près de nous. Et je sentais que je faisais fausse route, que je n'étais plus moi-même, que la patience m'abandonnait. Je parlais de ce ton qui irrite, mais qui ne persuade pas.
«Oh! si, je vous jure, j'irai!» dit-il à la fin en tremblant, les dents serrées; «à moins de me mettre aux fers aujourd'hui, vous ne m'en empêcherez pas.»