Cette rue des Voûtes est toute pleine de femmes qui attendent là depuis le matin, à la porte d'une laide bâtisse en granit: la Caisse des gens de mer. Femmes de Brest, que la pluie ne rebute plus, elles causent aigrement les pieds dans l'eau, pressées contre les murs de la ruelle triste, sous le brouillard gris.

C'est le premier jour du trimestre. Elles font queue pour être payées, et il était temps! L'argent manquait dans tous ces logis noirs de la grande ville.

Femmes dont les maris naviguent au loin, elles vont toucher leur délègue (lisez: délégation), la solde que ces marins leur abandonnent.

Après, elles iront la boire. Il y a, en face, un cabaret qui est venu s'établir là tout exprès. C'est: À la mère de famille, chez Madame Pétavin. Dans Brest, on l'appelle: le cabaret de la délègue. Madame Quémeneur, le visage plat comme un carlin, les mâchoires massives, le ventre en avant, porte un waterproof et un bonnet de tulle noir avec des coques bleues.

Madame Kerdoncuff, malsaine, verdâtre, un aspect de mouche à viande, montre une figure chafouine sous un chapeau orné de deux roses avec leur feuillage.

À mesure que l'heure approche, la foule des ivrognesses augmente. La caisse est assiégée, il y a des contestations aux portes. Le guichet va s'ouvrir.

Et Marie, la femme d'Yves, est là aussi, dans cette promiscuité immonde, tenant le petit Pierre par la main. Un peu timide, se sentant triste, ayant une vague frayeur de toutes ces femmes, elle laisse passer les plus pressées, et se tient contre le mur, du côté où la pluie ne donne pas.

«Entrez donc, ma petite dame, au lieu de faire mouiller comme cela ce joli petit garçon.»

C'est Madame Pétavin qui vient d'apparaître sur sa porte, très souriante:

«Faut-il vous servir quelque chose? Un peu de doux?