Jamais nous n'avions si bien senti combien tout cela est passé et loin de nous.
C'est la vieille Bretagne d'autrefois, bientôt morte.
Par la cheminée filtre la lumière du ciel, des tons verts tombent d'en haut sur les pierres de l'âtre, et par la porte ouverte on aperçoit le sentier breton, avec un rayon du soleil couchant dans les chèvrefeuilles et les fougères.
Nous devenons rêveurs, Yves et moi, dans cette visite que nous sommes venus faire au logis des grands-parents.
D'ailleurs, la grand-mère Marianne ne parle que le breton. De temps en temps, Yves lui adresse la parole dans cette langue du passé; elle répond, sourit, l'air heureux de nous regarder; mais la conversation tombe vite et le silence revient....
Tristesse vague du soir, rêverie des temps lointains dans ce vieux logis qui bientôt s'affaissera au bord du chemin, qui tombera en ruine comme ses vieux hôtes et qu'on ne relèvera plus....
Petit Pierre est là avec nous. Il affectionne beaucoup, lui, cette chaumière, et cette vieille grand-mère, qui le gâte avec adoration. Il aime surtout la petite corbeille de chêne, œuvre d'un autre siècle, dans laquelle on l'avait mis quand il est né. Il est plus long que son berceau maintenant et s'en sert, assis dedans, comme d'une balançoire, promenant autour de lui ses yeux noirs éveillés. Et voilà maintenant la grand-mère, toute courbée, près de lui, l'échine arrondie sous sa collerette à fraise, qui le berce elle-même pour l'amuser. Elle le berce en chantant, et lui, de temps en temps, lance au milieu de ces notes grêles l'éclat de son rire d'enfant.
Boudoul galaïchen! boudoul galaïch du!
Chante, pauvre vieille, de ta voix cassée qui tremble, chante la berceuse antique, l'air qui vient de loin dans la nuit des générations mortes et que tes petits-enfants ne sauront plus.
Boudoul, boudoul! galaïchen, galaïch du!