Ils se regardèrent en silence, les deux vieux Gaos, désappointés profondément; car, après en avoir causé ensemble, ils croyaient être bien sûrs que cette jeune fille ne refuserait pas leur beau Yann. Mais ils ne tentèrent point d’insister, sachant combien ce serait inutile. Sa mère surtout baissa la tête et ne dit plus mot; elle respectait les volontés de ce fils, de cet aîné qui avait presque rang de chef de famille: bien qu’il fût toujours très doux et très tendre avec elle, soumis plus qu’un enfant pour les petites choses de la vie, il était depuis longtemps son maître absolu pour les grandes, échappant à toute pression avec une indépendance tranquillement farouche.
Il ne veillait jamais tard, ayant l’habitude, comme les autres pêcheurs, de se lever avant le jour. Et après souper, dès huit heures, ayant jeté un dernier coup d’oeil de satisfaction à ses casiers de Loguivy, à ses filets neufs, il commença de se déshabiller, l’esprit en apparence fort calme; puis il monta se coucher, dans le lit à rideaux de perse rose qu’il partageait avec Laumec son petit frère.
Chapitre V
...Depuis quinze jours, Sylvestre, le petit confident de Gaud, était au cartier de Brest; — très dépaysé, mais très sage; portant crânement son col bleu ouvert et son bonnet à pompon rouge; superbe en matelot, avec son allure roulante et sa haute taille; dans le fond, regrettant toujours sa bonne vieille grand’mère et resté l’enfant innocent d’autrefois.
Un seul soir il s’était grisé, avec des pays, parce que c’est l’usage: ils étaient rentrés au quartier, toute une bande se donnant le bras, en chantant à tue-tête.
Un dimanche aussi, il était allé au théâtre dans les galeries hautes. On jouait un de ces grands drames où les matelots, s’exaspérant contre le traître, l’accueillent avec un hou! qu’ils poussent tous ensemble et qui fait un bruit profond comme le vent d’ouest. Il avait surtout trouvé qu’il y faisait très chaud, qu’on y manquait d’air et de place; une tentative pour enlever son paletot lui avait valu une réprimande de l’officier de service. Et il s’était endormi sur la fin.
En rentrant à la caserne, passé minuit, il avait rencontré des dames d’un âge assez mûr, coiffées en cheveux, qui faisaient les cent pas sur leur trottoir.
— Écoute ici, joli garçon, disaient-elles avec des grosses voix rauques.
Il avait bien compris tout de suite ce qu’elles voulaient, n’étant point si naïf qu’on aurait pu le croire. Mais le souvenir, évoqué tout à coup, de sa vieille grand’mère et de Marie Gaos, l’avait fait passer devant elles très dédaigneux, les toisant du haut de sa beauté et de sa jeunesse avec un sourire de moquerie enfantine. Elles avaient même été fort étonnées, les belles, de la réserve de ce matelot:
— As-tu vu celui-là!... Prends garde, sauve-toi, mon fils; sauve-toi, l’on va te manger.