La grande île montagneuse de la Terre-de-Feu est, dans toute sa partie Ouest, couverte de forêts vierges, pour ainsi dire impénétrables. Son ciel est brumeux, son climat comparable à celui des régions les plus froides de l'Europe.

On circule à grand'peine, en s'accrochant aux branches, au milieu de ces forêts sans âge, encombrées d'arbres morts; le sol y est chargé de débris de végétation entassés par la suite des siècles, où l'on enfonce jusqu'à disparaître. Les lichens ont acquis, à l'ombre perpétuelle des bois, un prodigieux développement, et tout est confondu sous d'épaisses couches de ces tristes mousses grises.

Cette nature que rien n'anime présente pendant les sombres journées d'hiver des aspects singulièrement sinistres. La solitude et le grand silence, qui règnent partout, serrent le cœur.

Après avoir fait dans ce pays de longues et pénibles chasses, nous rencontrâmes certain jour ce que nous ne cherchions pas, une bande d'indigènes dans un état de sauvagerie qui dépassait encore tout ce que nous avions vu jusqu'ici: un état de sauvagerie idéal. La scène avait lieu sous bois, un matin d'hiver, au fond d'une baie obscure, où sans doute avant nous aucun Européen n'avait pénétré. La présence de ces personnages nous fut révélée par un bruit de voix aux timbres inconnus; en nous avançant doucement au milieu du branchage épais, nous fûmes bientôt près d'eux, en face d'un spectacle d'une hideuse nouveauté.

Ces sauvages, assis ou perchés, prenaient leur repas matinal avec une voracité de bêtes affamées; d'affreux chiens, qui mangeaient avec eux, ne nous avaient pas signalés et nous pûmes un instant les examiner sans être aperçus.

La partie résistante de ce déjeuner était composée de moules et de divers coquillages pêchés dans la baie; mais nous vîmes aussi déchiqueter deux pingouins que ces gens, pressés par la faim, n'avaient pas jugé nécessaire de faire cuire; des jeunes femmes, au physique repoussant, mordaient à même dans leurs ailes non plumées.

Notre arrivée produisit sur cette famille un effet terrifiant, d'abord manifesté par de grands gestes et de grands cris; puis tous, en un clin d'œil, avaient glissé et disparu dans les fourrés d'alentour, et l'on n'entendait plus qu'un bruit saccadé de leurs gosiers, assez pareil au bruit que font les singes en fureur.

Nous les apprivoisâmes cependant sans peine, comme nous avions fait de leurs semblables de la baie de Saint-Nicolas, en leur offrant des biscuits et du pain.

Nous fûmes promptement entourés, examinés et palpés avec beaucoup de curiosité; ces gens nous trouvaient étonnants et ridicules d'être ainsi habillés; ils se communiquaient leurs remarques avec une intraduisible expression de bouffonnerie. Leurs vilaines têtes carrées et maigres étaient taillées toutes sur le même modèle, comme cela a lieu chez les races inférieures qui ne sont pas mélangées; leurs cheveux d'un brun rouge, nuance fréquente chez les peuplades indiennes, étaient longs sur le cou, courts et hérissés sur le front et le sommet du crâne. Des manteaux de peaux à longs poils, jetés sur leurs épaules, composaient tout leur costume; ni le froid très vif, ni aucun sentiment de pudeur ne les poussaient jamais à couvrir leur vilain corps jaune enduit de graisse de poisson.

Les pirogues qui les avaient amenés étaient faites de plusieurs planches grossièrement taillées et ajustées; nous trouvâmes dedans des filets en jonc tressé, des couteaux en os, modèle de l'âge de pierre, des flèches et des œufs de pingouins.