Un peu plus au Sud, on rencontre le cap Froward, l'extrémité du continent américain. C'est à l'abri de ce cap, dans la grande baie Saint-Nicolas, que nous sommes venus jeter l'ancre et que nous avons pu, pour la première fois, descendre à terre.

Le pays alentour était entièrement vierge, couvert partout d'un incroyable enchevêtrement de forêts, dont la belle verdure disparaissait à demi sous la neige.

Cependant, au milieu de toute cette solitude, une mince fumée trahissait la présence d'êtres humains, et nous nous sommes dirigés vers elle.

C'étaient de ces bizarres sauvages qui habitent les grandes îles du Sud et diffèrent d'une manière radicale des peuplades indiennes du continent. Ces Fuégiens ichtyophages occupent, à tous les points de vue, un des derniers degrés de l'échelle humaine, et les Patagons, quand ils les rencontrent, les traitent comme des animaux malfaisants.

Nous les trouvâmes assemblés autour de leurs huttes de branches, au bord d'une limpide rivière, dans un site délicieux; des monceaux de coquilles et de débris de poissons attestaient que la société s'était trouvée bien là et y avait fait un long séjour.

Ces gens eurent une très grande peur de nous. Surpris au gîte, leur premier mouvement fut de chercher à fuir; le second, de nous demander à manger; une distribution de biscuits les mit dans une joie folle.

Petits, chétifs, transis de froid et laids tous au delà du possible, ils deviennent promptement familiers et même farceurs.

Notre confiance, cependant, était fort limitée et nous les quittâmes bientôt, emportant, en souvenir d'eux, des couteaux en os humains pour ouvrir les coquillages, seul produit de leur industrie.

[À BORD DU VAUDREUIL]

Terre-de-Feu, septembre 1871.