[À BORD DU VAUDREUIL]
En mer (embouchure de l'Amazone), août 1871.
Cette nuit, comme je commençais mon quart, un fragment d'air de musique m'est revenu à la mémoire et j'ai eu grand'peine à démêler dans quel coin du monde et à quelle époque de ma vie j'ai bien pu l'entendre. Il n'est pas un air qui n'éveille en nous des milliers de souvenirs. Celui-là me rappelait confusément des chœurs de voix humaines dans le lointain, quelque chose comme un cortège défilant avec des chants et de la musique. Et, jusqu'à trois heures du matin, je me suis creusé la tête sans résultat, j'ai fouillé dans mes souvenirs (ce qui, du reste, constitue une occupation très agréable pendant un quart de nuit), j'ai passé en revue toute espèce de personnages, de cérémonies dans toute espèce de villes répandues à la surface de la terre... Était-ce quelque chant religieux entendu le soir en passant près d'une mosquée?—ou bien quelque bande de burnous blancs, défilant dans les rues tortueuses d'une ville arabe? quelque chant triste de femmes nubiennes, sous le grand soleil de l'équateur?—ou bien encore un hymne patriotique des peuplades du Nord, du Danemark ou du Canada? C'était peut-être un air de fête peau-rouge, polynésien ou chinois? Une sarabande nocturne et fantastique de nègres?... A moins que ce ne fût simplement qu'un chœur d'opéra?... Cependant il me revint comme un souvenir vague de guitares et de mandolines, avec un peu de vent tiède de l'Andalousie ou du Portugal....
[À BORD DU VAUDREUIL]
Magellan, septembre 1871.
Le détroit de Magellan est devenu une voie importante pour la navigation à vapeur; mais les deux rives sombres de ce grand détroit ne portent nulle part encore les traces de la civilisation et les marins qui, en passant, mettent pied à terre n'ont aucun secours à attendre d'un pays aussi inhospitalier.
Quand, venant de l'Atlantique, on s'engage dans les canaux étroits qui séparent la Patagonie de la Terre-de-Feu, on est frappé d'abord de l'air désolé de toute cette nature. La première partie du trajet s'accomplit entre deux plaines immenses, absolument désertes et nues, surtout à cette époque de l'année, qui est l'hiver austral; partout des marécages glacés, dont la monotonie n'est rompue çà et là que par de grandes plaques de neige. Ce sont de vastes territoires de chasse exploités de loin en loin par des bandes de Patagons nomades.
Peu à peu, cependant, à mesure que l'on avance vers le Sud, le pays change de physionomie et passe à un autre genre de tristesse. Les côtes s'élèvent et commencent à se couvrir d'une forte végétation aux nuances foncées et froides; les bouquets d'arbres résineux, au noir feuillage persistant, se multiplient de plus en plus et finissent par former un même tout impénétrable. On est bientôt environné de forêts épaisses au-dessus desquelles des cimes couvertes de neige ou des arêtes de glaciers se détachent sur un ciel sombre.
L'horizon s'élargit et les sites prennent une saisissante grandeur; le navire continue sa course tranquille au milieu d'un vrai dédale de montagnes, de baies profondes et d'îlots verts; des nuages, plus obscurs que ceux de notre ciel de France, promènent leurs grandes ombres sur ces paysages, où les bancs de la brume font varier les aspects à l'infini.
Une ruine informe, seul vestige de construction humaine sur cette côte de la Patagonie, sert de point de reconnaissance aux navires qui passent; c'est ce qui reste aujourd'hui de Port-Famine, un essai d'établissement européen depuis longtemps abandonné et dont le nom d'ailleurs n'était pas attrayant.