Brest, juin 1878.

Certains airs sont unis, dans mon souvenir, à certaines situations, à certaines périodes de ma vie; ils ont le singulier privilège de faire revivre ensuite des impressions passées,—souvent même les plus lointaines et les plus oubliées.

Ainsi la période tourmentée du printemps 1876, en rade de Salonique, revient, tout entière, quand j'entends le chant d'Ophélie:

Pâle et blonde,
Dort sous l'onde
La Willis au regard de feu
Que Dieu garde,
Qui s'attarde
Sur la rive, au bord du lac bleu.

L'hiver à Eyoub, c'était le chant du muezzin:

Allah illah Allah! ve Mohammed reçoul Allah!

La chanson bretonne des Trois marins de Groix caractérise pour moi le triste séjour à Lorient.

Ce printemps de Brest, ce sera cette chanson chantée dans les hauts foins verts:

Sous le beau ciel d'Espagne,
Sans boire ni manger,
Voyager,
N'avoir pour compagne
Que la soif et la faim,
C'est malsain! Etc...

Recouvrance, 19 juin 1878.