Mais il fit tant et si bien qu'au bout d'un moment je perdis contenance, je me mis à rire et lui tendis la main qu'il serra de bon cœur.
Pour celui-là encore, la pauvre vieille Bretonne avait raison; il avait très mauvaise tête, son fils Gildas, mais il était bon et franc comme l'or.
Le soir de ce jour, le 16 juin, à neuf heures, nous marchions, trois, aux bougies, dans un chemin couvert de la campagne de Brest. Trois amis: de R..., Yves et moi.
De R..., enseigne de vaisseau, nous a servi pendant huit mois d'ami dévoué, et il mérite bien que, sur ce papier, il soit fait mention de lui: un noble Breton, un peu trop porté sur le trône et l'autel, un peu fier pour ses semblables, pour nous excepté,—d'ailleurs le confident et le complice de toutes nos entreprises et le meilleur garçon du monde.
Au moment de partir pour le Japon, il nous avait offert un dîner d'adieu.
Cela venait de se passer dans un restaurant de campagne—restaurant à parties fines dans un recoin délicieux, au bord de l'eau, sous une voûte de grands arbres où chantaient des pinsons et des rossignols. Et nous en revenions tous trois par des sentiers de printemps. Nos bougies éclairaient par en dessous ces voûtes d'aubépine, toutes blanches de fleurs odorantes, toutes remplies de hannetons et de petits oiseaux.
La nuit était tiède, noire et sans lune; pas un souffle n'agitait l'atmosphère. Rarement la vie m'était apparue sous des couleurs aussi douces que par ce beau soir de juin.
La nature avait un charme que les mots sont impuissants à rendre. Nous chantions en marchant. A toutes les buvettes de la campagne, nous nous arrêtions pour nous reposer.
Qu'il faisait bon vivre! Qu'on était bien, encore très jeunes et déjà de vieux amis, dans ces sentiers fleuris de Bretagne, ou assis en compagnie de bonnes cigarettes, devant de bons verres de cidre!
Au diable toutes les rêveries mélancoliques, tous les songes creux des tristes poètes! Il y a encore de beaux jours dans la vie, de belles heures de jeunesse et d'oubli, il y a encore de braves cœurs sous le soleil, de braves amis dans le monde.