«Loti, avait dit Aziyadé, promets-moi que tu lui donneras toujours, partout où tu le trouveras; cela nous porterait malheur si nous le laissions passer sans lui faire l'aumône.»
Et elle-même me portait souvent, pour lui, son offrande: de petites pièces blanches, qu'elle lui destinait. Et je descendais sur la porte pour les lui remettre dans la main. (En Orient on ne jette pas l'aumône, on la donne.)
Un matin, elle eut très grand'peur. C'était un matin de février, un peu avant le jour, à l'heure du chant du muezzin, elle s'en allait seule, enveloppée dans son féredjé gris. La terre était couverte d'une blanche couche de neige, qui faisait comme un suaire au quartier d'Eyoub.
Sur la planche étroite du débarcadère de la mosquée, elle vit une ombre humaine qui se tenait debout, à cette heure silencieuse, où jamais cependant on ne voyait personne.
Dans le demi-jour blême qui précède les matins d'hiver, elle reconnut le mendiant, immobile et la tête levée au ciel, comme un homme qui prie.
Pour embarquer dans son caïque, elle fut obligée de frôler le burnous de l'aveugle et de passer sous le regard vide de ses deux grands yeux blancs.
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Celui qui chantait sous mes fenêtres de Recouvrance était un vieux Breton, en costume des gens de Plougastel... Par hasard, il s'était trouvé que ces deux hommes, l'un Breton, l'autre Tartare, avaient composé aux deux bouts de l'Europe le même refrain de misère...
Brest, 16 juin 1878.
Sur le grand pont de Brest, ce matin, je faisais un long sermon à Gildas Kermadec, le frère d'Yves, pour m'avoir renvoyé hier mon ami ivre-mort. J'étais fort en colère contre ce grand forban et même je le malmenais un peu.