»Croyez-moi, mon cher ami, à toutes les douleurs morales, il n'y a pas de meilleur remède que l'exercice physique; à toutes les rêveries malsaines de l'esprit, il n'y a pas de calmants plus souverains que la vigueur et la santé. De plaisirs, il n'y en a pas de plus sains que ceux des gens du peuple; d'affections, d'amitiés, il n'y en a pas de plus sûres que celles d'un homme inculte qui vous aime sans contrôle et sans réserve.

»«L'amitié intellectuelle» n'existe pas; c'est là une fiction de notre cerveau malade. L'amitié, c'est l'amitié,—quelque chose qui vous tient au cœur comme l'amour, et qui ne s'analyse pas.

»Vous et moi, nous ne serons jamais que des amis imparfaits, variables, sans consistance et sans conviction. Ne comptons pas trop l'un sur l'autre; nous sommes trop enfants du siècle, trop raffinés, trop sceptiques,—et puis, nous nous connaissons trop, nous voyons trop clair et trop loin. Nous trouvons quelque plaisir à échanger nos idées intimes, voilà tout; encore sommes-nous un peu comme ces augures qui ne pouvaient se regarder sans rire. Que nous est-il possible de nous raconter l'un à l'autre, mon cher, je vous le demande, qui ne nous paraisse absolument connu, usé, frelaté?

»Mais la vie est belle encore, et la santé et la jeunesse sont les seuls biens de ce monde.»

Brest (Recouvrance), juin 1878.

Il était deux heures, un beau jour de printemps. Dans mon logis blanc de Recouvrance, je sommeillais à demi sur un fauteuil en attendant l'heure à laquelle Yves reviendrait du bord.

Une voix de la rue, tout à coup, me fit tressaillir. C'était un mendiant qui chantait à voix basse deux ou trois notes tristes, tellement tristes qu'elles fendaient l'âme. Ce qu'il y avait d'étrange surtout, c'est que ce chant m'en rappelait un autre, un autre que j'avais oublié...

Là-bas, en Orient, en été, quand j'habitais le quartier de Péra, pendant les heures chaudes du jour, j'entendais passer sous mes fenêtres un mendiant qui chantait comme celui-là; la voix avait le même timbre, les notes tristes étaient presque les mêmes. Seulement celui qui chantait, là-bas, était un jeune homme de race asiatique, un jeune homme aveugle, dont la figure maigre était régulière et mélancolique, figure où s'ouvraient deux grands yeux blancs qui n'avaient pas de prunelles et ne voyaient plus...

Sur tous les points du Bosphore, à Beïcos, à Scutari, à Thérapia, j'entendis plus tard cette même voix; je revis ce même homme enveloppé dans son burnous blanc, qui marchait devant lui, nuit et jour, d'un pas régulier et fatal, sondant le sol de son bâton et chantant sa chanson plaintive.

Plus tard encore, quand vint l'hiver et qu'Aziyadé fut auprès de moi, sous nos fenêtres d'Eyoub, nous entendions passer le mendiant aveugle; il passait le soir, à la tombée de la nuit, et sa voix nous faisait frissonner dans notre logis mystérieux.