»J'ai eu deux maîtresses. La première était la femme d'un capitaine au cabotage; elle m'a quitté pour retourner dans son pays. Elle avait vingt et un ans, elle était aimante et passionnée, le type de la belle race bretonne du Nord. Elle pleurait en me disant adieu et pourtant, chose étrange, celui qu'elle n'avait pas cessé d'aimer, et qu'elle aimait le plus au monde, était son mari, le capitaine au cabotage.
»La seconde fut la petite Yvonne que vous connaissez. Elle a quelque temps partagé ses faveurs entre Allain, quartier-maître canonnier, et moi, Loti, votre serviteur; et puis, avant-hier, elle s'est décidée, elle m'a laissé pour Allain qui l'épouse. Elle aussi, c'était une vraie Bretonne, blonde, rose, au regard sérieux et grave; elle sortait de l'ordinaire—des grisettes, ses pareilles—et quand elle passait dans la rue, la tête baissée sous les ailes de sa coiffe blanche, on se retournait pour la voir.
»«Yves le forban» est devenu très raisonnable, je vous l'ai déjà dit, et ne se grise presque plus. J'habite, en sa compagnie, un logis propre et blanc du faubourg de Recouvrance, chez une brave vieille Bretonne. Ils disent à bord que j'ai trouvé l'Eyoub de Brest. (Mais hélas! qu'il est différent du vrai, de l'Eyoub de Stamboul!)
»Nous employons nos loisirs à jouer à l'écarté, gravement assis dans un café honnête—ayant, cependant encore, un peu l'air de deux forbans au repos. Ou bien, nous allons courir les pardons et les foires du Finistère.
»Aux longues soirées de juin, sur le ciel breton voilé de vapeurs grises, nous traversons les hauts foins verts, les grandes herbes remplies de belles fleurs roses qui ne poussent que dans ce pays, pour nous rendre aux fêtes des villages. L'air est tiède et embaumé.
»Les courses, les jeux de boules et les saltimbanques nous amusent encore, comme des enfants du peuple. Quand onze heures sonnent, nous rejoignons notre modeste maison de Recouvrance. Et le sommeil réparateur nous attend au logis,—le sommeil sain et tranquille qui, sans rêves, tout d'une traite, nous mène au lendemain.
»En dix ans, j'ai bien changé; quelle différence entre le moi d'aujourd'hui et ce frêle garçon de dix-huit ans, rêveur et sentimental, qui fuyait les plaisirs, le bruit de la jeunesse et traînait sa «très poétique tristesse» sur ces mêmes pavés de Brest où je promène maintenant la gaîté et la vie!
»Le printemps est une saison délicieuse, en Bretagne surtout. Ces printemps du Nord, tardifs à paraître, un peu voilés d'abord et incertains et qui, tout à coup, en trois jours de soleil, vous jettent à profusion les fleurs, les feuilles ombreuses, les soirées tièdes et les chants d'oiseaux.
»C'est une surprise et un enchantement; on en jouit d'autant plus que l'hiver a été plus long et plus sombre; on est pénétré de bien-être, de charme printanier, de fraîches senteurs de foin, de parfum d'aubépine.
»Depuis mon enfance, jamais mois de juin ne m'avait enivré comme celui-ci; jamais je n'avais senti si vive la sensation physique du printemps, le renouveau de tout ce qui vit, la montée de la sève et le puissant retour des éternelles forces de la nature.