Il n'avait sûrement jamais vu de navire, le pauvre petit; il s'approchait de plus en plus, plein de confiance, et les hommes se proposaient déjà de l'apprivoiser, ce qui certes n'aurait pas été difficile. Mais on entendit un coup de fusil, le jeune phoque eut un regard étonné et fit sa dernière pirouette... Nous le vîmes, pendant quelques instants, battre de ses petites nageoires l'eau, que son sang rougissait, puis il ne fut plus qu'une pauvre chose molle, bercée par la houle...

Il y eut dans l'équipage un murmure de colère, vite étouffé, car l'heureux chasseur, qui venait d'abattre une si belle pièce, était un aspirant.

Moi, voulant éviter le scandale, j'attendis d'être seul avec mon camarade pour lui dire ce que je pensais de lui, et nous eûmes alors une explication qui fut bien près de se terminer par des coups de poing.

[À BORD DU VAUDREUIL]

Octobre 1871.

Des canaux importants, mais très peu connus, partent du détroit de Magellan et s'en vont au Nord, entre la côte occidentale de Patagonie et plusieurs îles encore vierges, déboucher dans le golfe de Perlas, à environ 6° en latitude au-dessous de leur point de départ. Dans ces parages, nous fûmes retenus un mois, avec mission de les explorer.

Sur une longueur de cent cinquante lieues, nous traversâmes d'immenses pays déserts; une seule et même forêt s'étendait sur les deux rives, une forêt dans laquelle rien n'avait dû changer depuis les commencements du monde.

Les premiers canaux dans lesquels s'enfonça notre navire étaient étroits et difficiles; c'étaient des passages sinueux, encaissés entre de sévères montagnes, si resserrés parfois que la mâture, frôlant les branches des vieux arbres, secouait en passant leur neige sur nos têtes.

Mais l'horizon s'élargit bientôt et nous vîmes défiler chaque jour, au milieu d'un silence de mort, une nouvelle suite de lacs et de montagnes, de glaciers et de hautes cascades, de cours d'eau solitaires et sans nom.

La nature perd son caractère d'âpre tristesse à mesure qu'on s'éloigne de Magellan pour se rapprocher des contrées tempérées du Nord; la verdure a des teintes moins foncées et moins uniformes, et les bois se remplissent de hautes bruyères dorées. Dans les vallées profondes, sous des voûtes d'arbres antiques, tout ruisselants de pluie, l'ombre est si épaisse que c'est presque la nuit, et, là-dessous; se déploie un grand luxe de mousses et de fougères inconnues d'une exquise délicatesse.