Quelques petits oiseaux transis commencent à chanter dans les branches et, sur les rivières, abonde un martin-pêcheur vert, huppé, d'une grande beauté.
Le gibier d'eau se montre aussi en quantité prodigieuse; nous dérangeons en passant des peuplades de guèbres, de plongeons, de canards et d'oies sauvages au plumage très somptueux; toutes, bêtes au goût détestable, que nous sommes pourtant heureux de rencontrer. Les moules gigantesques, dont se nourrissent les indigènes, nous rendent aussi de grands services; leurs coquilles renferment toutes des perles, teintées de bleu ou de rose, que sans doute personne n'a songé à utiliser encore pour aucune parure.
Les débarquements et les excursions sont, là-bas, choses très difficiles; on n'avance toujours, dans ce pays, qu'en se suspendant aux arbres, et on se fatigue vite de ces promenades sombres, de ce silence et de ce complet isolement.
Les matelots passent leurs journées dans les bois, à couper des arbres pour entretenir, à défaut de charbon, les feux de la machine. Ils rentrent le soir, à la tombée des nuits d'hiver, mouillés et gelés, très satisfaits cependant de rapporter pour leur dîner quelques pingouins ou des coquillages.
De loin en loin, nous trouvons les ichtyophages, mauvaise rencontre en général et de laquelle on ne peut tirer aucun parti. Les matelots ont de ces hommes une sorte de frayeur superstitieuse mêlée de dégoût et s'en amusent avec méfiance, comme de bêtes originales, mais nuisibles. Il serait déplaisant, en effet, de tomber sans armes entre leurs mains jaunes; car, malgré que leurs mœurs ne soient pas encore bien connues, je crois qu'on serait promptement houspillé et mangé, avec grands cris et grand tapage. La fumée de leurs feux de branches les trahit heureusement de fort loin, et les surprises ne sont pas à redouter de leur part.
Leurs campements, encombrés de monceaux de coquilles, d'os et de plusieurs choses mal-propres, répandent une odeur fétide et tout ce qui les entoure est souillé et répugnant. On ne voit d'ailleurs chez eux aucune trace d'industrie, ni d'organisation quelconque; ils vivent le plus souvent par familles comme les orangs-outangs, se nourrissent de chasse et de pêche, en passant sur l'eau la plus grande partie de leur existence.
Leurs pirogues contiennent en général quatre ou cinq individus, un nombre égal de chiens et un feu qui brûle imprudemment, avec un peu de cendre, sur le fond même de l'embarcation.
A la hauteur de l'île de la Reine-Adélaïde, nous fûmes mis en émoi, certain jour, par une pirogue ainsi montée, qui se dirigeait vers nous en faisant des signes de détresse. Les gens poussaient, ainsi que leurs chiens, des hurlements sinistres, nous montrant de grandes bouches ouvertes et des visages de l'autre monde; avec une inconscience absolue du danger, ils se jetèrent sur notre navire au risque d'être mis en pièces.
Nous les avions crus fous ou possédés; ils étaient affamés seulement, et leur pirogue fut en un instant comblée par les matelots de biscuits et de pain qu'ils dévorèrent.
Notre navire fut encore, à plusieurs reprises, une aubaine pour les Fuégiens, qui s'enhardissaient souvent jusqu'à venir à bord mendier des vivres. Il y eut même, une fois, grande panique parmi eux. Ce jour-là, ils étaient toute une bande sur le pont, mangeant avec voracité les restes de la soupe de l'équipage et se doutant fort peu que, pendant ce temps, le scaphandrier visitait la quille de la frégate. Mais, quand ils virent la grosse tête ronde de ce monstre inconnu émerger de l'eau, leur effroi fut indescriptible; en un clin d'œil, ils se jetèrent tous par-dessus bord, abandonnant leurs pirogues et leurs chiens, et nous les vîmes regagner la rive à grandes brasses.