Cette grande baie, ces goélands, ces montagnes rouges, ces pics des Andes couverts de neige, invraisemblablement hauts, qui se détachaient, à l'aube, en rose groseille sur le ciel vert pâle, j'ai salué tout ce monde comme d'anciens amis. Cette vue a fait revivre en moi une quantité de vieux sentiments oubliés, très difficiles à définir, relatifs à notre arrivée dans les mers du Sud...

C'était ici, il y a quelques mois, que j'avais pu déménager du Vaudreuil où j'étais si mal, pour embarquer sur la bonne frégate la Flore et partir enfin pour Tahiti, ce qui réalisait le rêve de toute mon enfance.

La journée est radieuse, le ciel pur et sans nuage; c'est une de ces claires journées d'hiver, déjà tièdes, qui font sentir le printemps par anticipation, et, après les vents froids et les coups de mer, il fait bon se chauffer au soleil.

Dans l'après-midi, trois lettres de France...

Rochefort, 26 mars 1873.

«Cher petit frère,

»Je ne sais ce que tu es devenu, depuis que nous nous sommes quittés, je ne sais où te prendre, ni où t'écrire.

»Après t'avoir dit adieu à la gare de Juan, la semaine dernière, j'ai repris tristement le chemin du golfe; il y avait pluie et coups de vent, un temps affreux, une vraie désolation; les arbres étaient brisés, les chemins jonchés des fleurs et des branches des orangers. Je voyais l'escadre sous les feux, prête à partir.

»J'ai rôdé tout le jour dans la campagne, ne sachant que devenir, trempé jusqu'à la peau. J'ai déjeuné avec des œufs et du pain noir, chez ce vieux pêcheur qui a l'étrange baraque que tu connais, sur la plage.

»A la tombée de la nuit, tous les bateliers du pays ayant refusé de mettre une barque à la mer pour me conduire à bord, je suis monté à Vallauris dîner dans une auberge, et puis j'ai été me coucher à Cannes, toujours avec de la pluie sur le dos, par torrents.