Dans cette pièce, il y avait mon piano, objet de tout mon orgueil. C'était un piano qui, par hasard, s'était trouvé à vendre chez des Français de la ville. Il provenait du yacht de l'empereur Napoléon III et, avant de venir échouer au Sénégal, il avait roulé les mers sous tous les climats. D'abord, son prix me sembla trop élevé pour ma bourse d'enseigne, mais, aussitôt que j'eus posé la main sur son clavier, je fus séduit par sa sonorité merveilleuse et je ne pus m'empêcher de l'acheter. Il avait un son profond, très doux et comme lointain, auquel je trouvais un charme infini, aux heures où la nostalgie me gagnait dans cette maison d'exil.
Je me souviens qu'un soir, seul dans noire salon, j'essayais de retrouver sur ce piano un air nègre très mélancolique en ton mineur, lorsque j'entendis, derrière moi, un tout polit glissement semblable à celui d'une chose lisse, mais assez lourde, que l'on aurait traînée avec précaution sur les nattes. Un mouvement instinctif de frayeur me fit brusquement tourner la tête et je pus voir une grosse couleuvre des sables s'enfuir par un trou du plancher.
Ma musique avait attiré ce serpent et, par la suite, je réussis plusieurs fois à le faire revenir; pour cela, il fallait un calme absolu dans la pièce et jouer longtemps, sans arrêt, des airs plaintifs, sur des notes aiguës.
Sous la véranda du jardin était un vieux banc abrité par deux hauts lauriers-roses, où nichaient des colibris verts qui chantaient de leur petite voix douce, pendant les accablements de midi.
J'avais adopté ce banc pour mes siestes, et autour de moi s'élevait, de toute la nature calme, sous l'énervante chaleur, l'éternel bruissement des sauterelles. De temps en temps m'arrivait aussi un chant de femme nubienne: un chant aigu et triste, qui faisait bien dans ce cadre exotique de soleil et de sable.
Que d'enfantillage nous avions mis à nous composer un intérieur très couleur locale, chez cette vieille Marie-Félicité! Il nous avait fallu autour de nous des animaux exotiques, comme en ont tous les coloniaux qui se respectent, et ce qui nous avait paru d'abord le plus indiqué avait été de nous procurer un marabout domestique.
Au premier aspect, cet oiseau ne semble pas excessivement décoratif; cependant, quand on a vécu longtemps au Sénégal, on finit par trouver que son air recueilli et triste de vieille bête hiératique va bien avec ce pays étrange, inéchangeable et désolé.
Les débuts du marabout sous notre toit furent des plus heureux. Nous fûmes pour lui des amis de confiance, nullement taquins comme le sont souvent les jeunes officiers, terreur de ses semblables, qui leur font toutes sortes de vilains tours, pour jouir de leur air comique de dignité offensée...
Il comprit même qu'il nous en imposait, ce gros oiseau fétiche, un peu ridicule, avec sa tête chauve, toujours inclinée en avant, comme en proie à des méditations profondes, et ses ailes noires, qui pendent à ses côtés, ainsi que les longues manches des sages du Moghreb. Sa démarche était mesurée; il prenait des mines de prêtre officiant pour remplir les moindres actes de sa vie, et jusque dans sa gloutonnerie, il mettait de l'onction.
Mais nous avions beau le gaver de poisson et de viande, les objets les plus hétéroclites n'en disparaissaient pas moins dans son ventre blanc, avec un claquement sonore de son grand bec desséché.