En général, nous le laissions faire, nous ne nous permettions d'intervenir que dans son intérêt, quand il avait avalé quelque chose de vraiment trop indigeste; par exemple, une bobèche de cuivre, attenant à une bougie, son mets préféré. Son regard, alors, était inquiet, son bec s'entr'ouvrait, sa respiration devenait haletante, et il était urgent de procéder à une opération délicate, mais à laquelle il se prêtait fort bien: l'un de nous prenait l'oiseau par les pattes, le mettait la tête en bas, l'autre lui tapait sur la nuque avec un bâton, jusqu'à ce que l'objet qui n'avait pas voulu passer tombât par terre. Une fois lâché, le marabout reprenait toute sa gravité majestueuse.

Notre seconde acquisition fut une délicieuse perruche. Elle était étonnamment câline, celle-là, et avait tout de suite su nous conquérir. Quand on approchait le doigt pour gratter sa petite tête verte, elle courbait le cou, en nous regardant gentiment de côté, de son joli œil noir, tout rond.

Hélas! elle resta peu de temps chez nous, elle fut bientôt victime de la voracité du marabout.

Nos deux oiseaux pourtant semblaient faire très bon ménage, et souvent le marabout, avec un air protecteur et empressé de grand frère, accompagnait la perruche dans ses promenades autour du jardin. Nous étions loin d'attendre un tel dénouement.

Un jour, le gros oiseau au crâne chauve se montra particulièrement tendre pour sa compagne. Il se dandinait devant elle, sur ses larges pattes, comme en proie aux transes de ne pouvoir exprimer toute l'immensité de son amour, et nous assistions, émus, à ce spectacle touchant. Mais, tout à coup, avant que nous ayons eu le temps de bondir, le gros bec du marabout s'ouvrit largement et se referma sur la petite perruche, avec son bruit caractéristique de bois sec... Il est inutile de dire que la vilaine bête hypocrite fut rapidement mise les jambes en l'air et que les coups de bâton, que je lui assénais sur la nuque, manquèrent cette fois d'aménité. La pauvre perruche réapparut bientôt; son cœur battait encore, mais tous ses petits os étaient brisés et nous ne pûmes la sauver.

Le marabout dut se repentir par la suite de son crime, car notre perruche fut remplacée chez nous par un singe des plus malins.

Dès qu'il vit ce nouvel arrivant, le gros oiseau comprit qu'il ne serait plus le maître incontesté du lieu. Il alla pompeusement se retirer sur une branche, dans le jardin.

Et notre foyer perdit, aux heures de la sieste, sa tranquillité monotone. Au lieu de dormir, il nous fallut sans relâche mettre la paix entre nos hôtes.—Tous les torts étaient incontestablement du côté du singe, c'était toujours lui qui commençait.—Après les repas, dès qu'il voyait le marabout repu fermer ses vieilles paupières grises, il s'approchait de lui à pas de loup et lui arrachait brusquement quelques-unes des plumes noires qui ornaient sa queue.

Le singe recevait alors un rude coup de bec et se sauvait souvent le crâne plein de sang. Mais les belles plumes avaient pour lui un attrait si irrésistible qu'il ne pouvait s'empêcher de toujours recommencer son jeu.

Ce manège-là dura plusieurs mois. Le marabout prit un pauvre air de résignation navrée, sa tête ridée s'enfonça plus profondément encore dans sa collerette blanche, son plumage devint râpé et pitoyable. Il ne quitta plus son perchoir que la nuit, quand son ennemi dormait.