... J'entends le chant plaintif des jeunes femmes noires... Ensuite, je vois des nègres mandingues endormis au soleil dans les racines des grands arbres sacrés...

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... Et puis je m'éveille tout à fait et mes yeux s'arrêtent sur un bouquet de roses de Noël, posé près de moi... Je suis couché sur un lit de repos, dans ma chambre de Joinville... Il est quatre heures du soir; un sombre crépuscule d'hiver passe à travers les rideaux; mon ordonnance est assis au coin du feu.

C'est l'heure de la visite du médecin; il trouve que je n'ai plus de fièvre, que je suis seulement très faible encore...

Joinville, 20 mars 1875.

J'ai eu, ce matin, cette nouvelle que mon ami Brémont, le sous-lieutenant de spahis, vient de mourir à Saint-Louis du Sénégal, des suites de blessures reçues dans l'expédition contre le roi Lal Dior. Et cette nouvelle a été pour moi un accablement de plus...

Je me suis promené tout le jour, seul, dans les bois, par un terrible vent glacé. En rentrant, je me suis endormi épuisé dans mon fauteuil, auprès du feu...

Je me suis réveillé longtemps après, à la tombée d'une lugubre nuit de mars, transi de froid sous mon manteau, les pieds devant le feu éteint.

Ce triste souvenir m'attendait au réveil: «Brémont est mort.» Et ma pensée s'en est allée une fois de plus, du ciel terne de Joinville au pays du soleil, où j'ai tant vécu,—au milieu de mes amis de là-bas.

Brémont mort, couché lui aussi au cimetière de Sorr, lui que j'avais connu si plein de vie, si admirablement beau, et qui un soir, à un diner de spahis, buvait gaiement: «A ceux qui sont tombés à Bobdiarah et à Mecké!»