J'ai dit adieu à mon existence sombre, à mon existence de cénobite, j'ai ouvert ma porte à deux battants à la jeunesse et à la vie. Et ma chambre, d'abord solitaire et close comme une cellule de moine, retentit chaque soir d'éclats de rire de jeunes femmes. J'étais pour mes camarades un point obscur dans leur monde, et comme une énigme; à présent, j'ai pris le rôle opposé et la tête du mouvement...

La gaie vie de bohème... Quand j'avais dix-sept ans, on la menait autour de moi, au Quartier Latin, où j'étais venu préparer l'École navale, et moi seul je n'y prenais pas ma part; une tristesse vague, un besoin de luxe et de raffinement m'en éloignait alors, et j'allais chercher, sur la rive droite, l'amour d'une jeune fille triste, très richement entretenue.

A quoi bon un masque d'austérité! Maintenant, j'ai besoin de ce bruit et de cette fantasmagorie, je ne supporte plus d'être seul...

Ceux à qui j'ai ouvert ma porte ne demandent qu'à rentrer. J'ai été entouré et fêté; parce que j'avais été sombre, mystérieux et mourant, on a célébré mon retour à la jeunesse et à la vie. Mon métier de marin et mes longs voyages exercent aussi, sur tout ce monde, leur prestige; c'est à qui sera mon ami, à qui sera ma maîtresse.

J'ai vu que mon cher frère Jean était étonné de cet entourage et de ce train de vie insolite; mais il a compris et n'a rien dit; il sait d'ailleurs que tout cela n'est qu'apparence et que le respect exagéré que j'ai pour moi-même m'empêchera toujours de rouler au plus bas, jusqu'à la débauche vulgaire.

Non, pourtant, je ne l'oublie pas encore, ma bien-aimée... je n'ai pas encore cette insouciance que je désire... Je veux le plaisir et, au fond, j'ai la mort dans le cœur. Le remords, l'inexorable remords m'obsède la nuit; je tords mes mains de désespoir quand je pense à celle que j'ai perdue sans retour; j'ai des nuits terribles, suivies de réveils affreux.

... Oh! cette angoisse du réveil... Pourquoi toujours cette lucidité étrange qui fait de ce moment une épouvante?

Je loge dans une grande maison laide, en face de la gare; cette maison est réservée aux officiers qui, comme moi, suivent les cours de l'École de gymnastique.

Au-dessus de chez moi habite un sous-lieutenant du 57e de ligne. Sa maîtresse, Henriette, vient deux fois par semaine—très belle, spirituelle, d'allure dévergondée et tapageuse, mais toujours resplendissante et ne produisant jamais deux fois la même toilette; elle amène souvent, comme repoussoir, une certaine amie Berthe, très nippée aussi, mais laide...

A ma droite habite un officier d'artillerie, mais celui-là n'est pas de notre bande; sa maîtresse est invisible et taciturne, comme lui-même. On se borne à des saluts...