A ma gauche, c'est chez la mère Julie, notre propriétaire; un chat et trois chiens: Toutou, Toutoute et Titine.
Au deuxième, porte à gauche, demeure Delguet, du 30e de ligne, l'un des «Golos» (ce mot, qui signifie «singe» en yoloff, nous sert ici à désigner ceux qui sont bien de notre bande). Delguet est même, après moi, le premier «Golo». D'Annecy, où son régiment tient garnison, il a amené sa maîtresse savoyarde, une petite ouvrière honnête et gentille; c'est la Fratine; nous lui avons donné le nom d'une vieille revendeuse d'Annecy dont elle nous avait, une fois, conté l'histoire. Elle a dix-sept ans, elle est gracieuse, fine et naïve comme une enfant.
Le groupe Delguet-Fratine est le plus pauvre de la bande, mais aussi le plus charmant.
La Fratine, très sauvage et effarouchée d'abord, en est venue à me considérer comme son meilleur ami et ma chambre comme la sienne. Devenu son grand confident, je suis à même d'apprécier les qualités de son cœur.
Elle travaille tous les jours à Paris, chez des gens fort laids pour lesquels j'ai cru devoir plusieurs fois, à cause d'elle, me montrer affable. (Ils tiennent un atelier de confection de cravates pour les magasins du Louvre.)
La Fratine arrive chaque soir par le train de sept heures comme une petite affamée, apportant un tas d'ouvrage à faire pour la nuit,—ouvrage auquel nous l'empêchons toujours de toucher. Nous la guettons venir de mon balcon, Delguet et moi. Nous connaissons du reste tous les voyageurs qui arrivent par ce train de sept heures, car nous leur avons fait souvent diverses niches.
Notre petite amie monte chez elle ou chez moi et mange, par économie, le dîner de Delguet qui s'en passe.
La Fratine n'a qu'une toilette, comme autrefois Mimi Pinson; elle la met le dimanche pour venir avec nous se promener au bois de Vincennes; mais comme la robe est en toile, quand il pleut on ne sort pas. Je suis consulté pour les chapeaux et pour les tenues de voyage et de travail, qui se confectionnent toujours chez moi, tandis que notre amie nous raconte, avec une innocence étourdissante, les cancans de l'atelier.
Au même étage que Delguet, à la porte de droite, un quatrième sous-lieutenant au 30e, sorte de grand tambour-major, est en ménage avec sa «femme du monde», la pyramidale Liline, qui vient toujours très mystérieusement. Liline est pourtant descendue, certain jour, déjeuner chez moi; mais nous la tenons à distance.
La maison de la mère Julie possède un autre escalier. Là, au premier, porte à gauche, on trouve Rayer, un enseigne de vaisseau, mon grand ami (ce terrible qui a tué un homme en duel au sabre). Nous faisons domestique commun et porte-monnaie aussi.